Tratto da:

Le Devenir social

Les formes et les transformations de l’économie agraire du Piémont

«Le devenir social», aprile 1897, pp. 311-345

 

 

 

Dans toutes les nations modernes, à coté de la question ouvrière, se pose toujours plus imperieux un autre problème: la question agraire.

 

 

Tandis que les ouvriers des villes, que le travail concentré dans les fabriques enrégimente en grandes masses, s’organisent et s’efforcent par des contrats collectifs, d’élever leur standard of life et affirment énergiquement sur le terrain politique leur volonté de conquérir le pouvoir, les travailleurs agricoles nous offrent un tableau tout diffèrent. Ce n’est pas seulement l’ignorance et le misonéisme invincible qui les tient éloignés des grands mouvements du travail contemporains; d’autres causes plus profondes, qui découlent de la nature intime de l’économie agraire, agissent puissamment sur eux. Les généralisations hâtives et les déductions rigoureuses viennent se heurter contre l’extrême variété de formes qui dépendent des conditions de temps, de lieu, de moeurs. La multiplicité extrême des formes des contrats agraires, de l’étendue des domaines, montre combien il est vain de vouloir découvrir une loi unique qui, comme un fil mystérieux, les retient dans une même unité et qui donne le remède certain et infaillible aux maux existants. L’étude des conditions de l’économie agraire doit porter sur les différences et non sur les ressemblances; celles-là seulement font ressortir les caractères permanents et généraux de l’économie d’une nation. Il est impossible d’appliquer les mêmes principes et d’expliquer de la même façon les économies agraires multiformes qui dominent en Italie. Des cimes neigeuses des Alpes aux landes dénudées et brulantes de la Sicilie, les problèmes agraires se posent par milliers, toujours nouveaux; le climat, les conditions de l’irrigation, la fertilité de la terre, les traditions historiques et les influences encore puissantes des gouvernements disparus, exercent une action si complexe sur l’économie agraire et sur l’organisation sociale, que seule l’étude patiente et séparée de chaque région peut nous permettre de nous orienter. Cet article est consacré uniquement au Piémont, mais nous pourrons déjà noter les différences énormes qu’il y a entre les différents systèmes agraires et les conditions des travailleurs de la terre.

 

 

Les différences d’altitude des différentes régions du Piémont expliquent et partant justifient la diversité de l’économie agraire des différentes zones. Aux trois grandes zones du Piémont, la zone des montagnes, la zone des collines, la zone des de la plaine arrosée ou non arrosée correspondent et s’adaptent des formes d’économie rurale très diverses. Les zones déterminent non seulement le genre des cultures, mais aussi le mode d’exploitation de la terre par l’action prépondérante de la nature, de l’homme ou des capitaux accumules, les formes des contrats agraires qui imposent ici la culture directe, là le métayage ou le partage des produits ou le salariat. Nous trouvons dans les trois grandes zones agraires du Piémont toutes les formes de propriété dont l’histoire fait mention: le domaine communal abondant et illimité, la toute petite propriété du paysan propriétaire, la moyenne propriété et enfin la grande propriété capitaliste, fruit des derniers progrès de la technique agraire. Nous verrons que l’économie agraire piémontaise est déterminée principalement par le facteur physique et géographique, et il n’y a rien d’étonnant à ce que, l’activité humaine devant s’exercer directement sur la terre, les formes de l’instrument aient modifié les modes d’emploi dans le sensé de la moindre résistance. Il n’en est pas moins vrai que l’homme a su réagir sur la matière brute en se l’assujettissant et en produisant des miracles d’irrigation sur le territoire de Novare et de Verceil. L’ouvre intelligente de l’homme a changé les conditions dans lesquelles son activité devait s’exercer et elle a amené un changement correspondant dans l’organisation sociale. Nous metterons à nu ainsi l’erreur de ceux qui pensent que tous les phénomènes sociaux et toutes les formes de l’acquisition des biens économiques doivent, guides par je ne sais quelle cause mystérieuse et inconsciente, suivre la même trajectoire et arriver finalement à un état d’équilibre uniforme après avoir passé par les mêmes phases d’évolution; là où les forces qui déterminent un phénomène social sont différentes, la trajectoire parcourue doit, elle aussi, être différente et tous essais logiques de les identifier sont vains.

 

 

I

Dans la région des montagnes, au-dessous des sommets inaccessibles couverts de glaciers et couronnes de neiges éternelles, s’étend immense la région des pâturages d’été, qui alternent avec les forets, les terres couvertes d’herbes, les broussailles. Déjà à deux mille mètres on trouve les conifères les mélèzes; un peu plus bas les pins rouges et les sapins et aussi les pins sylvestres; à coté de ces arbres nous trouvons, à mille quatre cents mètres, les arbres à larges feuilles, d’abord, les bouleaux et ensuite les hêtres et les chênes, les aulnes et les ormes. Plus bas commence la véritable zone de l’agriculture, qui occupe le bas des montagnes, jusqu’à cinq cents mètres, et le fond des grandes vallées.

 

 

A la subdivision de la région des montagnes en deux grandes zones, celle des pâturages d’été et des bois d’un coté, et celle de l’agriculture de l’autre, correspondent deux formes différentes de l’économie agraire. Dans la première zone, l’oeuvre de l’homme est presque nulle, l’action de la nature est prépondérante. Sur les pâturages d’été, il n’y a pas d’engrais artificiels; les excréments des brebis et des vaches qui paissent en été suffisent à assurer le renouvellement des plantes aromatiques. Les hautes futaies demandent rarement le travail de l’homme. Là où il n’y a pas de travail individuel, nait sous des formes diverses la jouissance collective. Dans les communes des montagnes piémontaises, on retrouve les restes des anciennes propriétés collectives. Presque toute la zone des pâturages et une partie de celle des forets appartient à des communes rurales. Les forets disparaissent de plus en plus, à mesure que s’approchent les grandes voies carrossables et qu’une plus large vente élevé le prix du bois. La jouissance collective des forets de la part des habitants des village a eu de nombreux inconvénients; les paysans propriétaires d’un petit troupeau en le faisant paitre sans scrupule là où la végétation est encore nouvelle, les jeunes arbrisseaux disparaissent; les habitants croient que la servitude d’usage qui existe sur les forets communales en leur faveur leur donne le droit d’arracher et de couper les plantes d’après leurs besoins et non d’après les normes d’une longue rotation. Dans les communes rurales le pouvoir administratif appartient toujours aux paysans, et généralement aux paysans qui possèdent le plus grand nombre de têtes de bétail et qui tirent de la dévastation des bois communaux le plus grand profit immédiat par l’agrandissement des pâturages d’été et par la vente du bois, dont le prix permet de diminuer les impôts ou se distribue entre les habitants des villages. On s’explique ainsi comment, avec l’augmentation de valeur du bétail grâce à l’amélioration des routes, a disparu cette épaisse couronne de forets qui soulevait l’admiration des étrangers et qui était une sauvegarde pour l’agriculture piémontaise. Les pâturages ont tué la sylviculture et maintenant les éboulements fréquents, les dévastations causées par les eaux qui entrainent avec elles toute la mince couche d’humus, qui n’est plus renouvelé par les racines des plantes, montrent combien nuisible a été la destruction des forets séculaires. Les législateurs libéraux de l’époque du risorgimento ne surent trouver qu’un remède: transformer la propriété communale des forets et des pâturages alpestres en propriété individuelle. Le remède était pire que le mal qu’il voulait guérir. L’intérêt privé, auquel on faisait appel pour empêcher les dommages causes par l’incurie commune, se montra impuissant à maintenir ce juste équilibre entre les pâturages et la sylviculture qui est la base de l’économie agraire dans les pays montagneux. Le petit propriétaire se laisse rarement guider, dans l’administration des forêts, par des idées étrangères à son intérêt immédiat; l’intérêt et la prospérité de ses fils et ses petits-fils ne suffisaient pas à donner à sa conduite une direction large et raisonnée. Peut-être un grand propriétaire peut-il trouver avantageux de n’ordonner la coupe des bois de haute futaie que tous les cent ans; mais dans les montagnes piémontaises il n’y a pas de grands propriétaires de forets. Là où les bois ont été partagés, la répartition a été faite entre les habitants qui ont transformé l’usage collectif en propriété privée d’une partie déterminée. Or, le paysan petit propriétaire est le féroce ennemi des arbres; pour lui, ils ont une valeur immédiate et de réalisation facile; d’autre part, sur ce terrain qui ne lui rapporte rien maintenant, sauf du bois pour se chauffer, il pourra mener son troupeau paitre, ou, si l’exposition est bonne, il pourra cultiver peut-être des céréales. L’ennemi le plus acharné des forets a donc été la petite démocratie rurale ignorante. La dévastation des forets s’est faite sous l’impulsion de l’intérêt sordide et mesquin du moment, soit sous le régime de la propriété communale, soit sous de la propriété privée. La propriété et la jouissance collective de la zone non cultivable n’ont pas cependant disparu partout; dans l’organisme rural des montagnes la propriété collective des bois est nécessaire et elle est l’unique mode possible d’exploitation du sol. Les propriétés communables se sont largement conservées et elles occupent encore la plus grande partie de la zone des hautes montagnes. Les communes rurales ont toujours été de grands adversaires de la division des pâturages communs, et n’ont abandonné à la propriété privée que les bois et ces flancs des montagnes où l’on pouvait installer véritablement une agriculture. Les raisons sont évidentes. La zone des pâturages ne peut être considérée comme un organisme agraire séparé de la zone de l’agriculture qui s’étend sur les étroits plateaux des vallées et grimpe péniblement sur les pentes escarpées des montagnes. Les paysans propriétaires d’un morceau de terre dans la zone de l’agriculture ont besoin d’avoir du bois pour se chauffer et pour réparer leurs habitations, et surtout de grands pâturages d’été pour mener paître leurs troupeaux, la seule forme de richesse connue dans les montagnes. La richesse du paysan ne se mesure pas à la terre dont il est propriétaire ou à sa fortune évaluée en argent, mais au nombre des brebis ou des vaches composant son troupeau. Or, les produits des près perpétuels des vallées alpines sont trop faibles pour suffire à l’entretien du troupeau nécessaire à une famille de paysans, et la nécessité du parcours dans les hautes régions alpines impose naturellement la jouissance collective des pâturages. L’étendue de terre nécessaire à une seule famille est trop vaste pour que celle-ci puisse l’approprier individuellement; la nécessité du parcours et les difficultés de la surveillance rendent plus profitable la jouissance temporaire des Alpes moyennant une faible rétribution à la commune pour chaque tête de bétail. De cette façon on arrive à une autre fin, là où les biens communaux sont très considérables; les impôts locaux deviennent inutiles, toutes les obligations scolaires hygiéniques, vicinales imposées par L’Etat aux communes récalcitrantes des montagnes sont remplies grâce aux ressources fournies par les propriétés communes. Et ainsi non seulement la jouissance collective des pâturages d’été constitue un complément nécessaire des économies particulières des vallées, mais une source d’industrie qui ne peut être convenablement exercée que quand elle l’est au profit des communes. Les grandes Alpes piémontaises dépassent les besoins limites des habitants des vallées; de vastes étendues de terre ne seraient pas exploitées par le parcours des seuls troupeaux des habitants des communes; ici naît la nécessité de l’industrie spéciale des margari, c’est-à dire des grands propriétaires de troupeaux qui hivernent dans la plaine et louent l’été une ou plusieurs Alpes aux communes et vont y pratiquer l’industrie fromagière.

 

 

L’appropriation individuelle des Alpes de la part de ces industriels n’est pas possible, soit par suite de l’instabilité d’une industrie que la température et le climat peuvent chaque année obliger à changer son champ d’opération, soit par suite de l’impossibilité d’attribuer une valeur vénale aux pâturages. La somme payée par le margaro par chaque tête de bétail n’est pas seulement une compensation pour l’usage de la terre, mais elle est aussi l’équivalent des services publics de viabilité et d’hygiène exerces par la commune où il passe chaque année trois ou quatre mois de sa vie solitaire. Les petits paysans maîtres des conseils communaux auraient quelque peine à accepter les conséquences de la suppression de l’exemption d’impôts et voudraient faire retomber le plus grand poids des impôts sur les industriels propriétaires des troupeaux, tout comme maintenant la classe qui domine en Sicile obtient l’exemption d’impôts sur ses chevaux de luxe et en partie sur ses terres en imposant de lourds impôts aux bêtes de somme des paysans prolétaires. Nous avons ainsi montré que, dans les zones les plus hautes des montagnes, le meilleur moyen de jouissance de la terre est la propriété communale, et que là, les profits de la culture disparaissent pour se convertir d’un coté en un appendice nécessaire des économies agricoles des habitants des vallées, et d’un autre coté en un moyen assurant une exemption partielle d’impôts. Il n’est pas possible que les forces qui conspirent au maintien des propriétés communales soient contrebalancées par des influences extérieures, c’est-à-dire par l’autorité gouvernementale qui, par principe, cherche à étendre partout la propriété individuelle aux dépens des derniers restes des propriétés communales. Une conception plus large et plus scientifique des tendances économiques modernes guide maintenant le législateur italien, et plusieurs projets ont déjà été présentés à la Chambre des députés ayant pour but de soustraire les biens communaux aux périls des partages inconsidérés et funestes. On peut donc prévoir que même, dans l’avenir, les causes qui ont rendu jusqu’ici nécessaire le maintien des propriétés communales ne cesseront pas; il faut simplement mieux régler l’exploitation de façon à empêcher les dévastations des forets alpines et commencer le travail de reconstruction. L’action de l’Etat devra consister à imposer aux conseils communaux ignorants des règlements et des normes propres à soumettre à une rotation rationnelle les forets communales, et à convertir la jouissance désordonnée et ruineuse des pâturages et des forets en une exploitation régulière et méthodique des forces gratuites de la nature pour le profit non seulement des habitants actuels mais encore des générations futures. Dans la sylviculture et dans le pâturage alpin on voit mieux que partout ailleurs l’impuissance absolue et les effets néfastes de la tendance à retirer le plus grand profit immédiat de la terre ou des capitaux accumules depuis de longs siècles dans le sol. La propriété individuelle et l’usage collectif par chaque famille, sans égard aucun à l’intérêt commun, sont toutes deux des institutions incompatibles avec les nécessites de l’économie agrarien alpestre; le salut est éventement dans l’exploitation méthodique et rationnelle par les conseils communaux dans l’intérêt général des génération présentes et des générations futures.

 

 

Le spectacle que nous offre la seconde zone des montagnes est tout à fait diffèrent. Ce ne sont plus de vastes pâturages alpestres parcourus en été par d’innombrables troupeaux; le sol est peu étendu et ingrat. Au fond des vallées le paysan est obligé de conquérir quotidiennement sur les eaux débordantes des fleuves et des torrents un peu de terre: sur les pentes des montagnes c’est lui-même qui crée le terrain sur lequel il plante les céréales et les vignes qui doivent remplir son grenier et sa cave. Il n’y a pas de mots qui mieux que création rende l’oeuvre féconde et patiente de transformation de la roche nue en champs et en vignes. Le travail de l’homme est tout ici, et l’oeuvre de la nature et des capitaux accumulés est nulle. Sur les flancs escarpes des montagnes on voit suspendues des terrasses presque aériennes où la terre végétale a été portée par de longs et pénibles chemins dans des paniers sur les épaules des paysans. Les murs en pierres sèches qui soutiennent les terrasses doivent être renouvelés une fois au moins par génération, et des soins assidus de tous les jours doivent s’efforcer de les conserver intacts contre la fureur des avalanches ou des lentes érosions des sources, très nombreuses dans la montagne. Dans la vallée d’Aoste, sur ces terrasses suspendues, on cultive à la fois les céréales et les pommes de terre, et les vignes y donnent un fruit excellent. Mais ne demandez pas au paysan ce que vaut la terre qu’il possède; il ne saurait vous renseigner que d’une façon très générale et il confonde la rente nette avec le produit brut. C’est que dans la zone agricole des montagnes il n’y a pas de rente, il n’y a pas non plus de profit de l’entrepreneur. Le produit obtenu de la terre forme une assez maigre rémunération du travail du cultivateur; celui-ci obtient souvent pour le long travail de tous les membres de la famille, et spécialement de la femme, un maigre salaire qui suffirait difficilement aux désirs et aux exigences des paysans propriétaires de la plaine. Pousses par l’avarice invincible du sol les paysans des montagnes piémontaises émigrent en masse pendant l’hiver (et l’hiver pour eux dure huit à neuf mois) en laissant au village les vieux parents, les femmes et les petites enfants. C’est sur les femmes que retombe pendant ce temps tout le poids de la culture et souvent de l’entretien du bétail; et les fatigues excessives expliquent leur vieillesse précoce. Les hommes s’en vont dans toute l’Europe et beaucoup traversent l’Atlantique. Ce sont les montagnards piémontais qui font en France les métiers les plus durs et les moins rémunères: cireurs de bottes, portefaix, balayeurs publics. Ils sont terrassiers sobres et résistants à la fatigue dans toutes les constructions de chemins de fer de la Hongrie, de la Transylvanie et des pays de la presqu’ile des Balkans. Ils partent avec leur provision de pain (dans nos montagnes le pain ne se faisait et ne se fait encore qu’une fois par an, au mois de décembre; au bout d’un certain temps il faut pour le manger le rompe à coups de marteau et le ramollir dans l’eau), ils dorment tous ensemble dans de grandes chambres louées dans le voisinage du travail; chacun à son tour est chargé de la préparation de la nourriture, qui consiste ordinairement en une soupe, du pain et un peu de fromage. Leur unique but est de retourner dans leur montagnes avec une petite somme d’argent qui leur permettra d’agrandir leur bien. Les seductions de la ville n’exercent pas, sauf exception, d’influence sur eux; ils ont dans une mesure excessive et parfois meme odieuse la vertu de l’épargne; ils n’éprouvent pas les besoins qui sont devenus naturel et indispensables aux ouvriers les plus raffines des grands centres industriels; et ils peuvent faire une concurrence acharnée aux ouvriers du pays. Il est difficile de les organiser; ils ont un but essentiellement individualiste, la conservation ou l’agrandissement de leur petit champ, et ils se révoltent contre les coalitions, qui ne leur semblent pas raisonnables. Ne gagnent-ils pas un salaire plus élevé que la rémunération qu’ils pourraient retirer de leur propre terre? Rien n’est plus caractéristique que la comparaison qu’ils font entre les travaux que les ouvriers français trouveraient trop humbles et trop mal rétribués et les meilleures terres de leurs montagnes ou de leurs collines. Pour donner une idée de la bonté exceptionnelle d’une vigne ou d’un champ, ils disent: c’est une véritable France!

 

 

La plus grande richesse des vallées alpestres provient donc de l’émigration; et ce phénomène, qui pourrait au premier abord sembler transitoire, exerce une profonde influence sur la division de la propriété foncière et sur l’économie agricole. Le très vif désir des montagnards de posséder en propre une terre en élevé le prix à des hauteurs extraordinaires, supérieur souvent à celui des meilleures terres du Milanais ou de la région de Lodi. Il n’est pas rare de voir payer un morceau de terre exposé au soleil jusqu’à 10,000 francs l’hectare: et les prix descendent difficilement au- dessous de 2,000 à 3,000 francs. Mais le phénomène le plus extraordinaire et le plus caractéristique n’est pas le haut prix des terres; dans la plaine et sur les collines la valeur vénale de la terre hausse ou baisse suivant le taux de la rente nette que l’on peut en retirer; dans les montagnes au contraire le prix du terrain n’est pas une somme payée pour la jouissance présumée ou probable d’une rente future, mais la compensation payée pour pouvoir appliquer à la terre son propre travail et en retirer un salaire extrêmement faible et insuffisant. Le salariat n’existant pas, le prix de la terre dans les montagnes représente un véritable achat du droit au travail et du droit à jouir, par ses propres troupeaux, des vastes pâturages communaux. Celui qui n’est pas propriétaire d’une maison pour remiser les brebis en hiver, et d’un champ pour en retirer les céréales et le vin nécessaires à l’entretien de sa famille, ne peut pas participer à la jouissance de la source principale de richesse et d’alimentation dans les Alpes. Il ne faut donc pas s’étonner si les derniers restes de la grande propriété féodale ou ecclésiastique ont disparu depuis longtemps et si la terre passe d’une manière continue dans les mains du petit propriétaire cultivateur, si elle se dissémine et se fractionne en milliers de petites parcelles insuffisantes pour satisfaire aux besoins les plus indispensables de la vie, et propres seulement à donner l’illusion de la propriété. On se tromperait si l’on voulait, di caractère misérable de la petite propriété terrienne dans la zone des montagnes, conclure à sa disparition inévitable le jour où, par suite, l’augmentation de la richesse et des besoins des cultivateurs, ceux-ci se révolteront contre la nécessité des travaux excessifs prodigues sans profit sur une terre qui les tient attaches comme les serfs de la glèbe. Les prophéties faciles sont démenties par la réalité des faits; la diffusion de la richesse n’a pas diminué chez les montagnards leur amour de la terre, mais elle a accru leur désir d’en posséder, et elle a fait hausser les prix d’une façon vertigineuse. Les prophètes de la disparation de la petite et de la très petite propriété oublient aussi qu’il n’existe pas dans la technique moderne et probablement aussi dans la technique future aucun autre moyen d’exploiter la terre dans les vallées alpestres en dehors de la petite propriété. Là où il n’y a pas de rente et de profit et où le profit de la terre ne donne qu’une très faible compensation au cultivateur, il n’y a qu’un motif extra-économique, un sentiment moral, difficile à comprendre pour ceux qui ne sont pas nés dans les montagnes et n’appartiennent pas à une famille de cultivateurs, qui peut laisser vivre une économie agraire à laquelle manque la base de l’intérêt économique. Il n’est pas rare de voir les principaux de la commune, ceux que les habitants considèrent comme les plus aises, cultiver eux-mêmes la terre; et cela n’a rien d’extraordinaire. Là où le travail est la source unique et nécessaire de la rente, il annule les différences sociales de classe ou de richesse. Les prophètes amoureux d’une belle théorie rigide et unique oublient encore que la petite propriété des montagnes n’est pas un organisme indépendant qui se suffit à lui-même; comme nous l’avons montré, pour s’alimenter et se renouveler elle se répand presque jusqu’aux sommets des montagnes sur les immenses pâturages communaux, et elle s’étend par l’émigration temporaire et périodique sur l’Europe industrielle et commerçante et, traversant l’Océan, elle tire des terres vierges de l’Amérique les moyens pour se maintenir vivante. Celui qui n’étudie qu’un coté du phénomène risque de ne pas découvrir la cause de sa persistance et les indices de son évolution future; seule l’étude de toutes les conditions qui déterminent une institution nous donne l’explication entière et inattaquable. Le jour où la propriété communale et la jouissance collective des pâturages alpestres disparaitraient et où cesserait l’émigration temporaire, disparaitrait aussi, comme un arbre auquel on couperait les racines, la petite propriété; mais ce jour ne semble pas proche et aucun indice ne nous en annonce la venue prochaine.

 

 

La production s’est considérablement élevée à la suite du passage du sol mains de ceux le cultivent eux-mêmes, et le désir unique de la population campagnarde est d’arriver à posséder en pleine propriété un petit fonds, qu’elle puisse cultiver pour elle-même. En étudiant comment le paysan arrive à cette élévation graduelle, nous aurons examiné en même temps les différentes formes de l’économie agraire dans la région des collines. Dans sa jeunesse, avant et immédiatement après le service militaire, le paysan se loue comme valet de ferme (servitore di campagna) à un paysan plus aisé, à un métayer qui a besoin de bras pour l’exploitation du fonds, ou même à quelque commerçant de village qui exploite lui-même directement sa petite vigne. Le salaire annuel était autrefois de 300 à 400 francs, pour les jeunes d’environ 25 ans; il est descendu maintenant vers 200 francs. Le valet mange à la table du maitre, et il est mis par lui sur le pied d’une égalité parfaite; il n’y a pas de différence de rang. Pendant ces années, il épargne nécessaire pour s’établir et pour acheter les outils indispensables à la culture; des qu’il le peut, il se marie et il devient, selon ses ressources et les occasions, «schiavandaio» ou métayer. On appelle «schiavandaio» celui qui se loue, pour une somme fixe, payée partie en nature et partie au comptant, à un propriétaire qui dirige lui-même la culture. En dehors du salaire en nature, qui correspond à la consommation annuelle en grain, vin, huile, lard, etc., d’une personne en état de travailler, le «schiavandaio» reçoit un salaire en argent qui était autrefois de 500 francs, et qui est maintenant de 300 à 400 francs. Il est de plus logé, on lui fournit gratuitement le bois de chauffage; sa femme peut pratiquer quelque petite industrie domestique, comme l’élevage des poules et la vente des oeufs. Le contrat de «schiavanderia» est adopté spécialement dans le cas où le propriétaire peut surveiller d’une façon continue la culture de son fonds, pourvoir en temps opportun aux travaux extraordinaires; le cultivateurs n’est pas cependant intéressé à la prospérité de la production par suite du caractère de fixité de sa rémunération; si sa situation est plus sure et moins aléatoire que celle du métayer (la grêle, le phylloxera, la pourriture des raisins lui sont indifférents), elle ne lui laisse pas d’espérances d’amélioration dans sa condition. Il ne faut donc pas s’étonner si, de 30 à 35 ans, les plus entreprenants et les plus économes, qui ont su mettre de coté l’argent nécessaire à l’achat des boeufs, cherchent à se placer comme métayers dans des propriétés plus vastes. Les risques sont plus grands, mais, d’autre part, la probabilité de gain est plus grande aussi. Le métayer a d’ordinaire la propriété des boeufs nécessaires à la culture; les produits qu’il en retire lui appartiennent en propre; il donne au propriétaire une certaine redevance pour la location des près, peu élevée et inferieure à l’intérêt de l’argent dépensé pour leur achat; il faut remarquer cependant que le fonds bénéficie de la fumure. Quand le métayer ne possède pas les boeufs, il réussit souvent à se procurer l’argent nécessaire à leur achat chez un spéculateur, à condition de céder à celui-ci la moitié de l’augmentation du prix obtenu lors de la revente; dans les pays ruraux, il s’est formé une classe de petits spéculateurs, qui vivent de cette industrie, et qui retirent un revenu annuel de mille à deux mille francs. Le métayer partage par moitié avec le propriétaire tous les produits, sauf le raisin; de celui-ci, il ne garde d’ordinaire qu’un tiers. La diminution de la part du métayer au profit des vignes dérive du haut prix qu’avaient atteint les raisins, et de la concurrence que se faisaient les paysans pour obtenir des biens en métayage; le propriétaire avait réussi, comme l’a spirituellement remarqué M. Loria, à faire disparaitre de l’institution du métayage toute trace de sa signification étymologique! Et même maintenant, alors qu’ont disparu les causes qui avaient donné lieu à la perversion du métayage, les effets demeurent, par suite de l’inertie propre aux coutumes avantageuses aux classes riches. Mais même le métayage ne réussit pas à satisfaire complètement aux exigences de la production agraire; le propriétaire s’abstient de faire longues et colossals améliorations, dont il doit seul supporter les charges, tandis qu’un partie des fruits va au métayer; celui-ci ne cultive pas avec amour la terre, sur laquelle il n’est pas certain de rester; il néglige les travaux qui pourraient être utiles au fonds dans l’avenir, et il se livre spécialement à ces industries qui lui sont le plus profitables, comme, par exemple en ce moment, l’élevage du bétail, dont il retire seul le bénéfice, assez élevé par suite des hauts prix. Le métayer, de plus, oppose souvent une aveugle opposition à tous les changements que le propriétaire voudrait introduire, en le fatiguant par son inertie et son misonéisme inné. C’est pour ces raisons qu’il se produit dans les fonds tenus en métayage une double tendance; d’un coté, les propriétaires les plus intelligents, qui s’occupent continuellement de la culture, préfèrent le contrat à «schiavanderia» au contrat de métayage; de l’autre, les propriétaires absentéistes, qui ne peuvent et ne veulent pas s’occuper de leurs propriétés, se résignent à subir les maux inévitables du métayage, quand ils ne préfèrent pas vendre les fonds, concourrant ainsi à accomplir la désintégration de la propriété foncière dans les mains de ceux qui la cultivent. Quelquefois, ce sont les métayers eux-mêmes qui achètent une partie du fonds mis en vente par le propriétaire; parcourant ainsi le cycle à travers lequel le jeune valet de ferme, devenu ensuite «schiavanderio» et métayer, atteint le but rêvé, c’est-à-dire la propriété foncière. Ce n’est que dans les mains du propriétaire cultivateur que la terre atteint le maximum de la productivité; la loi de l’obtention du maximum d’utilité avec la moindre dépense de force, accélère ainsi le fractionnement de la propriété foncière, intensifiée d’autre part les lois de succession et par les moeurs qui imposent la division de l’hérédité paternelle entre tous les fils males en parties égales. Ce n’est que dans la petite propriété en faire valoir direct que la vente du sol s’incorpore à nouveau en elle pour sa totalité, sous la forme d’améliorations de culture ou d’agrandissement de la maison d’habitation; et si une partie est employée à payer les dots des filles, il faut remarquer qu’une masse énorme de travail est incorporée dans le sol, la forme par excellence du capital dans l’économie agraire des collines. Si la petite l’emporte au point de vue de la potentialité productive et de l’emploi des capitaux obtenus de la terre, la petite propriété cultivé en faire valoir satisfait elle aussi à toutes les autres conditions qui doivent coopérer à la prospérité d’un organisme agraire complexe?

 

 

J’ai déjà fait remarquer qu’une des conditions qui ont déterminé le fractionnement de la propriété terrienne a été la transformation qui s’est faite du marché local en marché régional. Par la substitution à la grande culture intensive et mélangée, de la culture spécialisée et intensive par l’élévation de prix d’une seule denrée, le raisin, elle a permis, aux petits propriétaires de payer en grande partie le prix d’achat de la terre et de mettre un terme à la domination du spéculateur. Mais tandis que se faisait cette oeuvre lente et tenace d’affranchissement des cultivateurs, le processus d’agrandissement du marché ne s’arrêtait pas; de régional, il devenait national, et les qualités les plus fines et les plus recherchées de nos vins commençaient à être exportées. On trouve dès lors de grandes maisons d’exportation de vermouth, de muscat blanc, de «barolo»; de grandes caves ont été construites pour la transformation des raisins en vins à type constant et uniforme. L’on doit ajouter qu’après la dénonciation du traité de commerce avec la France, celle-ci cessa d’absorber les énormes quantités de vin mélange produites par la Sicile et l’Italie méridionale: repousses du marché extérieur, les vins du Midi cherchent un débouché dans la haute Italie, conquérant, par leur bas prix, la place sur les vins piémontais. La crise du marché des vins eut un contre-coup immédiat sur le prix des raisins, et ceux-ci descendirent à un niveau très bas; et il n’y a pas d’espoir qu’ils remontent à leur ancien niveau.

 

 

Le développement fatal et inévitable des conditions de vente des raisins qui avait, à ses débuts, favorisé la victoire économique des petits propriétaires, poursuivant son chemin, se retournait contre eux. Beaucoup ne purent à la bourrasque; ceux qui étaient les plus charges de dettes se virent expropries de leur maison et de leur fonds, qui vinrent se concentrer dans les mains des créanciers hypothécaires; cette tendance fut renforcée par l’impossibilité dans laquelle se trouve le cultivateur isolé de procéder lui-même à la vinification de ses raisins, et de la nécessité de les vendre à quelques puissantes maisons, encore peu nombreuses, mais qui vont se multipliant et qui sont maîtresses absolues du marché. D’un autre coté, les maladies de la vigne, l’épuisement du sol par les cultures, imposent une agriculture rationnelle, avec application des engrais couteux et monopolises par un puissant syndicat de fabricants qui maintiennent des prix très élevés. Pressé par de puissantes organisations capitalistes, qui lui imposent de hauts prix pour les semences, le soufre, les engrais fertilisants et lui enlèvent le fruit de son travail quotidien, le petit cultivateur, sous le poids de tant de maux, est-il destiné à disparaitre et à laisser la place à la grande propriété capitaliste, cette floraison suprême de l’histoire économique moderne? Prophétiser ne sied pas à un travail impartial qui se ne contente d’étudier, pour arriver à la vérité, les tendances qui se manifestent dans les méandres silencieux de la vie sociale et économique; elle analyse les actions et les réactions réciproques et trace d’une main toujours incertaine le résultat final des forces diverses en lutte entre elles. La petite propriété, que des tendances opposées destinent à disparaitre, persiste et lutte vigoureusement; les causes qui l’ont produite n’ont pas cessé d’agir; l’instrument de production est de peu d’importance et nécessite l’emploi du travail humain, incessant et largement prodigué: les grands capitaux demeurent impuissants à entreprendre la culture de la vigne. Vaincu sur le terrain de l’échange, les paysans se refugient dans le domaine de la production et, redoublant d’activité, il multiplie les produits qu’il va porter sur le marché. D’un autre coté, de nouvelles formes d’échange naissent et de nouvelles organisations de vente viennent en aide au cultivateur dissocié. Les syndicats d’achat des marchandises utiles à la culture mettent à bas prix les engrais, les remèdes à base de cuivre et les instruments d’agriculture; les institutions de crédit populaire éloignent la date de paiement des objectés achetés, jusqu’au moment où le cycle de la production est accompli; le professeur itinérant, véritable apôtre des vérités de la science agraire perfectionnée, rend accessible à la masse rurale les résultats des patientes analyses faites dans les laboratoires scientifique et dans les champs d’expérience; il leur fait toucher du doigt la réalité des avantages promis; et, couronnement final de tout le nouvel édifice, les caves sociales reçoivent les raisins du propriétaire, et après les lui avoir payes une partie du prix, par une forte organisation du commerce et du crédit, ils le font participer aux avantages qui dérivent de la vente en grandes messes d’un vin à type unique et constant. On commence de cette façon l’organisation d’un fin réseau d’institutions qui entourent le petit propriétaire dans de multiples spires, qui, en limitant la liberté individuelle sans frein, tendent à resserrer, à son profit, les liens qui l’unissent à tous les autres organes producteurs. Du sein des ouragans menaçant de mort le petit propriétaire, nous voyons de cette façon apparaitre les aurores incertaines d’un nouvel équilibre économique, profondément diffèrent de l’état actuel, mais toujours un rejeton direct et nécessaire des conditions anciennes et nouvelles de production et d’échange. La petite propriété ne sera pas dans l’avenir isolée et abandonnée à toutes les variations du marché, mais elle trouvera dans un ensemble merveilleux d’institutions subsidiaires un appui puissant pour son adaptation aux nouvelles conditions du marché mondial. Certes on n’arrivera au but indiqué par l’examen de toutes les conditions qui agissent sur l’économie agraire des collines qu’a travers des luttes nombreuses et douloureuses; mais nous sommes persuades que ce sera là la trajectoire qu’elle devra suivre dans l’avenir prochain, et que ceux-là trompent qui prédisent sa ruine imminente et son absorption dans les grandes propriétés capitalistes, comme ceux qui s’obstinent à conserver à la petite propriété son caractère d’isolement, avec les corollaires qui en sont les conséquences funestes.

 

 

II

Si nous quittons les collines, la dernière région agraire du Piémont qui s’étend devant nous, c’est la plaine. La diversité des conditions telluriques entraine un changement correspondant dans la vérité des cultures, dans la propriété foncière, dans les contrats agricoles et dans les conditions des travailleurs de la terre. L’organisme agricole de la plaine n’est pas cependant partout uniforme, mais il se différencie profondément suivant qu’il s’agit de terres irriguées ou non. La plaine non irriguée comprend une grande partie des provinces de Coni, de Turin et en partie d’Alexandrie; la plaine arrosée s’étend au contraire sur les provinces de Novare et de Casale. La séparation n’est pas cependant aussi nette et aussi précise, que nous l’avons indiquée; même dans les provinces non irriguées, les petites sources, les puits artésiens ne sont pas rares; mais leur caractéristique est d’être essentiellement intermittents et de ne pas s’étendre sur tout un territoire agraire, mais seulement sur une de ses parties, comme par exemple les près, les potagers; dans la plaine véritablement arrosée, les travaux grandioses qui existent depuis l’antiquité, et ceux qui ont été faits dans ces temps derniers, dont l’exemple le plus remarquable est le canal Cavour, s’entendent sur toute la région; elles modifient les rotations agraires, et nécessitent une organisation différente de la propriété foncière.

 

 

Commençons par la plaine non irriguée. Nous ne nous étendrons pas longuement, parce que cette partie n’est qu’une forme de transition entre ce que l’on peut considérer comme typique, la petite culture des collines et la grande culture de la plaine irriguée. Dans la plaine non irriguée la moyenne et la grande propriété dominent; le nombre des petits propriétaires est encore considérable, et les latifundia existent aussi. Quelle que soit l’étendue de la propriété, ce qui domine c’est la petite et la moyenne culture. Les raisons découlent avec évidence de la nature des plantes qui y sont produites. Les prairies permanentes et en partie irriguées, la rotation triennale, le forment, le mais, d’autres légumineuses, la culture des muriers et élevé des vers à soie ne permettent pas à la grande propriété de s’étendre par ces oeuvre d’amélioration qui en sont la gloire et la principale justification. L’agriculture est routinière, les propriétaires s’intéressent peu au sol des fonds qu’ils possèdent; ils préfèrent confier à des colons intéresses, que d’entreprendre de diriger eux-mêmes l’exploitation. Que le cultivateur doive être intéressé à la production, cela est évident, par suite de la diversité des cultures alternantes et qui demandent des soins continus. Il est donc que dans la plaine non irriguée fleurissent les unes à coté des autres les formes de contrats agraires les plus variées adaptées aux conditions spéciales du sol et du genre de culture. Nous énumèrerons les principales. La location en argent ou partie en argent et en produits est assez répandue. Les locataires ne sont cependant pas de véritables industriels, pourvus de grands capitaux, qui considèrent l’agriculture comme une industrie qu’il faut exercer selon toutes les règles d’une bonne technique agraire. Ils appartiennent en majorité à la catégorie des marchands de bestiaux, des “margari”, qui pendant l’été mènent les troupeaux paitre dans les Alpes et qui hivernent dans la plaine, des métayers, cultivateurs ou petits propriétaires qui ont accumulé un petit capital et qui cherchent à l’employer utilement en louant des terres. Le capital nécessaire pour la location d’une terre non irriguée dépasse rarement dix mille francs, si on calcule que les fonds ont une étendue moyenne de 40 à 50 hectares, et que les avances s’élèvent à 250 francs par hectare. Ils forment la classe la plus aisée et la plus entreprenante parmi ceux qui s’occupent de la culture de la terre; ils ne se limitent pas à la direction, mais ils prennent part aux travaux manuels dans les moments de presse; ils ne font cependant que rarement des améliorations dans le cultures par suite de la courte durée du bail, qui ne dépasse jamais neuf ans. Ils ont sous leurs ordres un petit nombre de valets de ferme qui se livrent, avec les membres de sa famille, aux différentes opérations agraires. La séparation des différentes catégories n’est pas très nette; très souvent les valets mangent à la même table que le locataire, qui est un paysan comme eux et par ses habitudes sociales, et par ses façons de penser. Le contrat à la moitié ou tiers est très fréquent, et il forme un échelon intermédiaire dans la hiérarchie sociale de la campagne. Le métayer doit posséder un peu de capital pour pourvoir entreprendre la culture du sol et payer le loyer des près. Souvent le propriétaire contribue pour moitié ou pour les deux tiers à fournir le bétail nécessaire, et alors il participe en proportion correspondante aux gains qui résultent de l’élevage des bestiaux; la culture des muriers, là où elle est pratiquée, donne naissance à des contrats spéciaux, suivant que le propriétaire fournit tout ou partie des graines nécessaires. D’ailleurs le métayage a là les mêmes inconvénients et les mêmes avantages que nous avons indiqués déjà en parlant de la région des collines, et il n’échappe pas à la lente dégénération produite par le contrat et le mélange sur le même fonds avec d’autres formes de contrats agricoles. Il prédomine encore en partie par suite de la négligence des propriétaires du sol pour tout ce qui concerne l’exploitation de leurs terres; incapable d’entreprendre et de mener à terme les grandes améliorations agraires, il disparait quand ceux-ci se font sur une grande échelle.

 

 

Entre le métayage et le salariat nous trouvons une forme intermédiaire, la «bovaria a dar fatto». Par ce contrat une famille de colons se fait adjuger, d’une Saint-Martin suivante, les travaux ordinaires nécessaires à une exploitation agraire, à ses risques et périls, moyennant un payement en argent et en nature, et moyennant une part dans les produits obtenus par son travail. Le patron n’est généralement pas obligé de fournir un supplément de main-d’oeuvre, sauf aux cas où il s’agit d’améliorations agraires. La part en argent est la rémunération du travail pour les prairies permanentes (le «bovaro» n’a aucun droit à leurs produits) de 12 à 16 francs pour chaque «journée» (38 ares); la part en nature est d’une «emina» (23 litres) de céréales (forment et mais) pour chaque de terre labourable et dans certains lieux même de pré. Les «bovari» ont de plus droit au logement, au bois à bruler, à un petit jardine; ils ont aussi le droit de tenir un ou deux cochons, et quelquefois même une vache laitière; ils reçoivent une quantité convenue de chanvre, d’huile à bruler, de vin et un pourboire par tête de bétail vendu. La quote-part dans le produits, l’«aiatura» est généralement du sixième de la récolte du forment, du seigle, du mais, et dans quelques endroits du douzième ou du quatorzième du chanvre, du tiers des noix et des légumes récoltes. Le «bovaro» reçoit d’ordinaire la moitié du produit brut des vers à soie; il doit supporter, d’ailleurs, toute la dépense d’élevé et une moitié de la dépense de la semence; le patron fournit les feuilles qui doivent être cueillies par le «bovaro». Le bétail appartient au propriétaire du fonds, et le «bovaro» n’a aucune part aux produits. La volaille est ordinairement tenue à la moitié; le propriétaire fournit tous les instruments ruraux à l’exception des outils manuels, qui appartiennent au «bovaro». Même dans la plaine nous trouvons sous le nom de «bovaria a paghe» cette forme de contrat que nous avons déjà trouvée dans le collines sous le nom de «schiavenza». Une famille de colons s’oblige à cultiver un fonds moyennant une rémunération fournie à tous ou à quelques- uns des hommes aptes au travail des champs, partie en argent et partie en nature. Le salaire est fixé pour chaque individu et il s’élevé d’ordinaire de 100 à 120 Fr. en argent, à 10 sacs ou hectolitres de céréales, moitié ou deux tiers en blé ou en seigle, et le reste en mais; dans certains endroit on leur donne aussi un hectolitre et demi de vin de deuxième qualité. La famille est logée, on lui fournit le bois à bruler et un morceau de jardin; elle peut tenir un ou deux cochons et un certain nombre de poules; elle peut semer des haricots après la récolte pour sa consommation personnelle, et quelquefois même on lui donne du lait, un peu de chanvre, de l’huile pour l’éclairage, etc.

 

 

Seuls les hommes qui sont tenus au travail à la discrétion du patron; tous les autres membres de la famille sont libres et quand ils travaillent ils sont payes comme des étrangers. Le patron donne le mais à la tache moyennant un sixième produit, les vers à soie au tiers et une partie de la récolte du blé. Si le contrat de «bovaria» est diffèrent dans les détails, il est né des mêmes causes qui rendent nécessaire sur le collines de «schiavanderia»; il domine là où le propriétaire s’intéresse directement à sa propriété et dirige la culture et introduit des améliorations dans la culture. Dans la zone non irriguée de plaine on commence à trouver quelque exemple de ces manouvriers adventices qui dominent dans la zone arrosée des rizières de Novare.

 

 

Les manouvriers adventices se groupent dans les villages, où ils possèdent quelquefois un misérable taudis et un petit coin de terre pour des légumes ou des pommes de terre et ils vont travailler là où on les demande. Leurs salaires varient selon l’habileté et l’age, plus encore selon les saisons. Faibles pendant l’hiver, ils s’élèvent jusqu’à 5 francs par jour au moment des moissons; mais leur élévation temporaire ne supprime pas les inconvénients graves de la précarité de leurs conditions. Pendant la moisson ils subissent la concurrence des habitants des montagnes qui descendent par bandes de leurs villages et font baisser le taux des salaires. Leurs femmes travaillent dans les champs au fauchage et à la moisson; elles s’occupent de l’élever des vers à soie et de la volaille et des cochons que les enfants mènent paitre. Une famille nombreuse peut gagner des salaires relativement abondants; la précarité de leurs conditions les pousse toujours à s’élever dans la hiérarchie agricole, en entreprenant la culture d’un fonds comme «bovaro» ou comme métayer. Le prolétariat agricole est déjà né, mais il est encore en faible proportion; ses mombres passent aisément dans d’autres catégories; ils ne constituent pas encore un organe essentiel de l’économie agraire. Il est prédominant dans la basse plaine arrosée.

 

 

Dans l’économie agricole que nous avons décrite, les formes de contrats agraires qui dominent dans la plaine sont impossibles; le louage n’apparait sur les Alpes que sous la forme de compensation fournie à la commune par chaque tête de bétail que l’on mène paître; mais à y regarder de près il ne s’agit pas là d’une location proprement dite faite par un entrepreneur dans le but d’exploiter la terre et d’y exercer l’industrie agraire, mais d’une vente de l’herbe qui croit spontanément sur le sol sans concours de capitaux accumules et du travail de l’homme. Le métayage est presque inconnu parce que le produit tout entier suffit à peine aux besoins du cultivateur. La petite propriété domine tout. La division de la terre atteint dans les montagnes des limites presque incroyables; une petite terrasse, appuyée sur le flanc des Alpes, est souvent divisée en longues bandes étroites, sur chacune desquelles poussent quelques plants de vignes ou sur lesquelles on récolte quelques plants de vignes ou sur lesquelles on récolte quelques épis de blé. La dissémination des parcelles appartenant au même propriétaire l’oblige à un gaspillage antiéconomique et inutile de forces, et amène des conséquences nuisibles à l’agriculture, à laquelle les sentiers d’accès, les fosses et les haies de culture soustraient une grande superficie de terrain et sont la cause de nombreux litiges. La manie des procès est une des caractéristiques les plus communes des pays de petite propriété et elle est accompagnée d’un faible niveau de culture morale et intellectuelle. Les émigrants temporaires sont les véhicules qui infiltrent lentement mais incessamment dans les Alpes la culture moderne et le désir d’améliorations agraires. L’individualisme exagéré des cultivateurs qui croit à la supériorité de ses champs, de sa cave, de son beurre, de son fromage, rend impossible à la petite propriété la vente des produits obtenus; et si l’inconvénient était jusqu’ici faible par suite de la prédominance de l’économie patriarcale et de la consommation directe, il s’intensifie toujours davantage avec l’amélioration des voies de communication et avec la tendance à produire une ou plusieurs denrées pour l’échange avec les autres marchandises nécessaires à la consommation de la famille. Là est peut-être le germe caché qui est destiné à produire une transformation dans l’économie agraire des Alpes piémontaises. La transformation se fera détruire la petite propriété, qui est assise sur des bases trop solides et qui possède en elle-même et dans son milieu les causes de sa persistance, mais en détruisant l’industrie domestique de la confection du beurre et du formage et en y substituant la fabrication rationnelle dans des laiteries sociales. Elles sont déjà assez nombreuses dans quelques-unes des vallées de nos Alpes, et elles ont réussi à utiliser mieux et plus complètement les produits des diverses économies individuelles. Ainsi aux deux extrémités de la production se maintient la grande propriété communale des montagnes et nait une forme nouvelle d’industrie associée dans le but d’utiliser les produits agricoles. Au milieu persiste la petite culture individuelle et rebelle à l’association. Si l’on ne veut pas comme l’astrologue bâtir des prévisions en l’air, on ne peut pas prévoir au delà et prétendre indiquer la trajectoire de l’évolution de l’économie agraire quand elle sera arrivée au terme de l’évolution aujourd’hui à peine commencée.

 

 

III

Descendons maintenant plus bas, pour étudier les conditions de cette vaste région qui s’étend aux pieds des montagnes, là où celles-ci s’abaissent insensiblement jusqu’à la plaine. La région des collines en beaucoup d’endroits n’est qu’un simple appendice de la montagne dont elle a les caractères. C’est ainsi que dans la région de Bielle où une industrie florissante et les habitudes d’émigration des habitants, et plus encore la nature stérile du sol ont mis obstacle aux progrès de l’art agraire en laissant aux femmes et aux plus inhabiles la culture des terres. Les deux grandes régions des collines de Montferrat et des Langhe nous tracent les limites auxquelles tendent toutes les autres zones du Piémont, et c’est sur elles que nous concentrons notre attention. L’examen de l’économie agricole du Montferrat et des Langhes est peut-être devenue dans ces dernières années plus difficile par suite de la crise vinicole qui a pesé lourdement sur ces populations; elle a provoqué de nombreuses plaintes, et elle a troublé la vue même de bons observateurs, qui ont pris pour des conditions immanentes ce qui n’était que la manifestation d’une maladie qui, comme toutes les maladies de caractère économique doit trouver elle-même lentement sa propre guérison dans un nouvel équilibre, diffèrent de l’ancien, mais qui en est la suite et non pas l’inversion.

 

 

Celui qui aurait visité, il y a cent ans, avant la venue des armées révolutionnaires et de la promulgation du nouveau Code civil, la région des collines aurait eu sous les yeux un spectacle absolument diffèrent de l’état actuel. La population vivait beaucoup plus agglomérée dans le centre des villages; aux environs du village quelques rares habitations éparses contenaient les familles patriarcales des propriétaires-cultivateurs ou de tenanciers qui, par un léger travail et une exploitation primitive du sol, cherchaient à tirer la totalité des denrées nécessaires à leur vie; la difficulté des échanges et le default de voies communication les empêchaient de se procurer par la vente d’une unique denrée toutes celles qui sont indispensables à la consommation de la famille. Aussi de vastes espaces cultives en grain, alternant avec le mais, de nombreux troupeaux de brebis paissaient sur des prairies naturelles, de grandes forets d’où tirait le bois pour le chauffage et l’huile de noix fabriquée dans les mortiers domestiques pour l’éclairage et pour l’assaisonnement; les industries domestiques de la filature et du tissage étaient en honneur; on y cultivait aussi la vigne, mais seulement en longues files coupées par de larges bandes de terres; d’où le nom d’alteni donné aux vignes les intervalles sont consacres à la culture du blé.

 

 

A peu de distance des endroit habites commençaient les fonds de 100 à 200 hectares et même davantage appartenant aux corporations religieuses, aux familles nobles et transmis par fidei commis dans les mêmes familles à travers les générations. Là les conditions de l’économie agricole étaient celles que nous venons de décrire, les bois et les pâturages étaient plus nombreux et l’on ne cultivait que peu de champs et de vignes par suite du manque de bras. Par suite de la pauvreté des cultivateurs et de l’incurie des propriétaires, qui ne visitaient que rarement ou jamais leurs propriétés, la forme de contrat la plus courante était le métayage qui rapportait au propriétaire ce que voulait bien lui donner le métayer. La valeur vénale des terres était basse et plus faible encore la rente; des terres qui aujourd’hui, au milieu de la crise, se paient 2,000 francs et plus l’hectare, pouvaient être achetées alors 3 à 400 francs.

 

 

Tout cela est maintenant complètement changé; les nouvelles idées sur sa propriété foncière importées par la Révolution française et qui se sont lentement développées pendant toute la première moitié de notre siècle ont produit une transformation profonde dans l’organisme agraire des collines. Le château féodal, les monastères ont disparu et, avec eux, les vastes mainmortes qui stérilisaient le sol et empêchaient son exploitation plus avantageuse nobles, depuis longtemps déshabituées du travail rude de la vie des champs, et sourdes aux chaudes invitations du comte Cavour de se soustraire aux commérages de la cour et aux charges inutiles de la ville, s’empressèrent de vendre ces propriétés devenues disponibles par suite du libéralisme doctrinaire du Code civil. Et ce fut un bien; la terre, cet instrument merveilleux de prospérité et de décadence des peuples, tomba des mains de personnes incapables dans les mains de personnes et de classes plus propres à exploiter toute sa potentialité cachée. Les agents du transfert ont été les juifs. Quand le gouvernement mit en vente les biens du domaine ecclésiastique, et quand les nobles cherchèrent à se débarrasser de leurs propriétés territoriales, les juifs accoururent et ils eurent la terre à vil prix, mais ils ne la conservent pas pour eux. Ils la remirent en vente après l’avoir divisée en petits lots et mesurèrent chaque parcelle de terre aux besoins et à la force de travail des familles de paysans. Ceux-ci vinrent nombreux. On raconte que les paysans, en apprenant la vente prochaine en petits lots d’une grande propriété foncière, partaient la nuit pour aller, sans être aperçus, à la maison, située souvent dans un autre village, du marchand spéculateur et faire leurs offres. La fièvre et le désir de posséder la terre, ces sentiments invincibles du paysan, firent monter les terres peut-être au-dessus de leur valeur, et maintenant que les beaux jours de la viticulture sont passes, les cultivateurs gémissent encore sous le poids des sommes non payées. Mais nous reviendrons plus largement sur ce point. Qu’il nous suffise de révéler une des caractéristiques les plus intéressantes du passage de la propriété foncière de l’une des classes de la population dans l’autre: les paysans acquéreurs n’avaient d’ordinaire ni argent ni de capitaux; et ils ne pouvaient que s’obliger à payer par quote-parts le prix d’achat du sol. Pour compenser les risques inhérents à la vente à payements successifs, les spéculateurs durent élever considérablement les prix de la terre et souvent même les doubler. Voici un exemple de la façon dont la propriété foncière a été morcelée. C’est un contemporain de l’était de l’or de la culture de la vigne qui l’a écrit: «Un fonds de 50 hectares est mis en vente, et on ne trouve pas d’offre au-dessus de 2,500 francs l’hectare, bien que sa situation soit bonne. On le divise en deux lots, et l’offre monte à 3,000 francs l’hectare; on le divise ensuite en lots d’un ou de deux hectares, et il trouve des acheteurs à 4,000 fr. l’hectare!» La seule différence c’est que, dans le premier cas, les 2,500 francs l’hectare étaient payes comptant; dans le dernier cas le paysan ne versait peut-être que 1,000 francs au moment de la conclusion du contrat, tandis que pour le reste, il s’engageait à des payements successifs à des échéances fixes. Le spéculateur intervenait et achetait le fonds à 2,500 francs l’hectare comptant, et il revendait 4,000 francs à crédit. On se trompe si l’on accuse les spéculateurs d’avoir de cette façon fait une opération usuraire et de n’avoir qu’en apparence contribué au transfert et à la division de la propriété foncière dans les mains des paysans, mais d’avoir eu la prévision claire du retour fatal du sol, un moment fractionné, à ses mains rapaces et rassasiées de la richesse impunément extorquée aux cultivateurs.

 

 

Il est facile et commode de voir un phénomène d’usure et de capitalisme raffiné là où, au contraire, il s’agit d’une manifestation sur un terrain vierge encore de ces flux et reflux économiques qui ont reçu le nom de crises et dont la périodicité frappe indistinctement toutes les classes de la population. Dans notre espèce, ceux qui ont su mettre en sureté les biens acquits pendant la période ascendante de la marée des prix, ont tiré profit du fractionnement. Les paysans qui ont acheté au commencement des hauts prix et ont payé les propriétés acquisés aux bons moments, sentent moins vivement maintenant les effets de la crise; les spéculateurs qui ont su rentrer à temps dans leurs avances ont été les bénéficiaires de la transformation foncière. Les paysans, au contraire, qui doivent, maintenant encore, faire les derniers versements du prix d’achat, les spéculateurs qui, forces de payer à échéances fixes les traites aux banques, ne peuvent se rattraper sur les cultivateurs appauvris, sont l’occasion des expropriations et des faillites et peuvent faire croire à l’observateur fasciné par la magie du moment qui fuit que ces derniers années ont sonné le glas funèbre de la petite propriété et de la petite culture, tandis que, au contraire, il ne s’est fait que ce travail d’épuration qui suit chaque crise et prélude à un nouvel équilibre plus stable.

 

 

La désintégration de la grande propriété oisive, laissée en héritage par le féodalisme, n’a pas été uniquement l’oeuvre du Code civil importé de France en Piémont au commencement du siècle; mais elle fut aussi, et pour la plus grande partie, le produit d’une gigantesque transformation dans les conditions du marché et de l’économie agraire. La construction continue de nouvelles routes carrossables, la multiplication du réseau de chemins de fer ont transformé le marché, de marché strictement local en marché régional. Les denrées de la plaine et des montagnes purent, sans grand désavantage, venir s’échanger avec les produits des collines; et de même que dans les montagnes, à l’ouverture des nouvelles voies de communication, nous avons assisté à la destruction des forets et des bois et à la rupture partielle de l’équilibre entre la sylviculture et le pâturage, de même dans les collines s’opère le passage de la culture extensive et mélangée, destinée à satisfaire à tous les besoins de la famille, à la culture intensive et prépondérante des vignes. Ainsi se faisait cette division du travail qui tire après soi partout un changement correspondent dans l’organisme industriel ou agricole de la production. De quelle façon devait s’opérer la transformation agricole rendue nécessaire? Devait-elle avoir pour effet de substituer à la grande propriété extensive la grande propriété intensive ou la petite et moyenne propriété en faire valoir direct? La réponse est rendue facile quand on examine les conditions déterminantes de la transformation: la nature du sol à transformer, le genre de culture prédominant la présence des capitaux et du marche. Le sol, par lui-même ingrat et stérile, couvert de bois et de bruyères, crayeux et pierreux souvent, accidenté de mille façons, se prête mal à l’emploi des machines qui seules, en épargnant la main-d’oeuvre, peuvent rendre avantageuse la grande industrie capitaliste appliquée à la terre. La vigne, le plus grand et le plus fécond produit des collines piémontaises, demande une culture assidue, constante, amoureuse du paysan intéressé à la production. Le travail à appliquer à la terre est tout entier manuel; même maintenant les machines plus couteuses adoptées pour la culture de la vigne, avec lesquelles on répand le soufre et le sulfate de cuivre contre le oïdium et le peronospore, ont conservé un caractère individuel qui dépend étroitement de l’activité du cultivateur. Les seules grandes machines introduites jusqu’ici dans la région des collines sont les batteuses à vapeur; mais tandis que les conducteurs de ces machines se contentent sur le grandes propriétés de la plaine d’une rémunération de 2 p. 100 du produit en blé, sur les collines, au contraire, ils exigent 5 p. 100 par suite de plus grandes difficultés techniques qui résultent des routes rapides et difficiles et de la petite quantité de blé. Les capitaux existant au moment de la désintégration foncière étaient et presque tous aux mains des petites gens des villages, de ceux qui exercent une profession, des négociants et des paysans aises. Ceux qui surent s’assurer l’appui des banques, et ce furent surtout les juifs, se livrèrent à la spéculation sur les fonds et ne se soucièrent pas de se les approprier pour toujours; les autres furent en état d’acheter des biens d’étendue moyenne, allant de 10 à 40 hectares, et ils en entreprirent lentement la transformation.

 

 

Un très grand obstacle à placer des capitaux mobiliers dans la terre vint de la concurrence faite aux emplois fonciers par les titres de la Dette publique, descendus à des prix très bas et donnant de gros intérêts de 8 à 9 p. 100. Les paysans, au contraire (et presque tous avaient su à grand peine, avec la ténacité et l’avarice sordide campagnardes, ramasser un petit capital) se ruèrent à l’achat de la terre qui représentait pour eux le meilleur emploi et le meilleur champ pour leur activité. Le marché finalement, où ils trouvaient la vente des raisins et des vins piémontais, n’était pas et n’est pas encore, pour la presque totalité, le grand marché national, mais le petit marché régional. La région de la montagne, spécialement par l’entremise de ses aubergistes et des personnes les plus riches, venait de préférence s’approvisionner sur les collines des Langhe et du Montferrat; des collines de la province d’Alexandrie, qui confinent au territoire de Piacenza, les raisins étaient expédies dans le Milanais; ceux de L’arrondissement d’Acqui allaient à Genes. Les négociants venaient eux- mêmes acheter les raisins et les vendaient dans leur pays, après avoir fabrique le vin selon les exigences et les habitudes locales. Le but de l’agriculture des collines se bornait donc à la récolte des raisins, et ceux-ci étaient vendus facilement en raison de la faculté croissante d’absorption du marché local de la faible concurrence faite par les produits des provinces plus éloignées. Les raisins se vendaient 50 centimes les 10 Kilogrammes au commencement du siècle; ils augmentèrent de prix d’une façon très notable et ils furent vendus même jusqu’à 5 francs les 10 kilogrammes.

 

 

De l’ensemble des conditions énumérées jusqu’ici, que l’on ne peut d’ailleurs que difficilement séparer et étudier à part, ressortent avec évidence les caractères nécessaires de l’économie agricole dans la région des collines: moyenne et petite propriété, le cultivateur intéressé à la production, la prédominance du facteur travail, faible élasticité de l’industrie du vin. La moyenne et la petite propriété ont rempli remarquablement la tache ardue de la transformation foncière; là où anciennement s’étendaient les bois et les forets, nous admirons maintenant d’opulents vignobles, splendide effet de la patience et des soins amoureux du propriétaire cultivateur. Le voyageur qui pénètre dans ces belles terres appuyées au dos des collines, ou qui dorment au fond des vallées, et va des centres habites à la périphérie du territoire communal, assiste à un spectacle curieux et intéressant. La terre est d’autant mieux et plus intensivement soumise à la culture de la vigne qu’elle est plus voisine des lieux habites; là domine la petite propriété et le regard de l’observateur, frappé d’une différence très marquée entre fonds contigus, dont l’un est mal tenu et l’autre soigné avec amour, n’a qu’à en demander la cause au premier paysan qui viendra à passer, qui lui dira: celui-ci appartient à une personne qui l’a donné à métayage et celui-là à un individu qui le cultive lui-même.

 

 

En résumé, la zone non irriguée de la plaine piémontaise ne se présente pas avec des caractères précis et définis. La petite, la moyenne et la grande propriété s’équilibrent; la petite et la moyenne culture prédominent, sur un sol qui, par sa nature même, demanderait un fort emploi de capitaux. La petite culture empêche les grandes améliorations et l’extension, en empêchant les locataires, par suite de la courte durée des baux et de l’inertie propre au système du métayage, d’incorporer dans le sol de forts capitaux; et, d’un autre coté, l’absence d’irrigation réagit sur le système économique d’exploitation de la terre, en rendant possible la division en tenures moyennes et en petites tenures. Il est évident que nous sommes là dans une phase de transition, qui devra graduellement disparaitre à mesure que l’emploi des machines agraires s’étendra et que la terre épuisée sera renouvelée par l’eau.

 

 

Il nous faut maintenant nous occuper de la zone de la plaine irriguée, qui forme, dans le Piémont, le centre autour duquel gravite toute l’agriculture de la grande vallée du Pò.

 

 

L’irrigation est fait dominant de toute la seconde zone de la plaine; elle oblige l’organisme agraire à introduire des modifications très importantes dans les conditions des travailleurs de la terre. Le prix élevé de la location de l’eau oblige à adopter des cultures fortement rémunératrices, comme la «marcita», la rizière permanente et la rizière alternante avec les près à fourrage. Le terrain doit être nivelé avec soin pour ne pas perdre une seule goutte du précieux liquide; là où la pente du sol est très forte, il faut disposer le terrain en paliers dégradants et uniformément inclines de 1 ou 1/2%, de sorte que l’eau ne séjourne pas, mais coule d’une manière continue de façon à former une légère couche sans cesse renouvelée; il n’est pas rare de voir un fonds subdivisé en paliers, presque horizontaux, de quelques mètres et ayant entre eux une différence de niveau d’un mètre et davantage. On comprend qu’un capital si considérable dépensé pour l’achat de l’eau et pour l’accommodation du sol ne soit compatible ni avec la petite propriété, ni avec la petite culture. Les petits fonds disparaissent progressivement et sont accapares par le grand propriétaire qui peut seul réussir à exploiter économiquement la terre arrosée. Qu’on songe aux multiples inconvénients que rencontre la petite culture par suite de l’irrigation. L’eau doit être distribuée à heures fixes et sur une grande quantité de terre; et elle ne peut pas couler d’abord sur le pré ou sur la rizière minuscule du petit cultivateur pour se reverser ensuite sur celle du voisin. Là où avec la grande culture suffit un seul bassin avec une seule prise d’eau, il faudrait un réseau de petits canaux distributeurs, avec un autre réseau très compliqué de canaux de décharge et un ensemble inutile et couteux de prises d’eau, de passage et de sentiers, de haies de séparation, extrêmement nuisibles à un régime d’irrigation économique. Quand les nouvelles conditions de la technique agraire imposent une transformation dans le système dominant de la propriété terrienne, toute tentative de résistance est vaine; les petits agriculteurs doivent se rendre les uns après les autres et par l’impossibilité de retirer un revenu de leurs terres et par le mirage des hauts prix des terres dans les régions arrosées. Tandis que les sociétés d’irrigations pouvaient se contenter d’une taxe équitable pour la concession de l’eau aux grands propriétaires, ils étaient obliges d’augmenter leurs prétentions à l’égard des petits cultivateurs par suite des nombreux travaux qu’ils devaient faire pour la distribution de l’eau. Souvent un tiers ou une moitié du produit brut était pris par la société d’irrigation, mettant ainsi le propriétaire isolé dans l’impossibilité de retirer une rentre suffisante de sa terre. L’association des petits propriétaires ne servait à rien ici, alors que dans la région des collines elle nous a paru promettre de brillants résultats; l’irrigation faite en commun aurait, en effet, rendu nécessaire la culture en commun, fait disparaitre l’individualité du producteur individuel et introduit dans l’organisme agricole un système terrien tout à fait nouveau. Tandis que, dans le collines, l’activité du cultivateur tend à demeurer isolée dans la réduction et sera forcée progressivement de s’associer dans la sphère de l’échange des produits, dans la plaine arrosée l’association aurait du s’étendre à toutes les phases de l’activité économique, faisant disparaitre la propriété individuelle et instituant une nouvelle forme de propriété commune, dans laquelle les associes seraient en même temps propriétaires et cultivateurs. L’expérience n’a même pas été tentée, et maintenant sur la plaine piémontaise irriguée, comme sur la plaine lombarde, la grande propriété foncière étend ses énormes tentacules, jamais rassasiée de nouvelles conquêtes et toujours à l’affut pour détruire les derniers restes, qui végètent misérablement, de la petite propriété. Tandis que l’irrigation consacrait la nécessité de la grande culture et de la grande propriété, elle imposait aussi une limite à leur expansion. L’agriculture irriguée est une industrie si compliquée qu’elle exige l’attention continue de la personne appelée à diriger une exploitation. Il doit non seulement donner une direction profitable à tout le fonds, mais il doit prendre soin de tous les détails de milliers d’Operations différentes accomplies dans le cours de l’année; si le fonds est trop vaste, le directeur de l’exploitation est amené nécessairement à confier la surveillance d’un grand nombre d’operations à des agents subalternes, courant ainsi le danger de voir ses ordres mal interprètes ou ses intentions méconnues par l’ignorance et par l’inertie propre aux paysans. Si on fait exception de certains «latifundia» qui appartiennent à des sociétés de bienfaisance et dont la gestion est mise aux enchères, ou à des familles nobles qui résident au loin, les propriétés de la zone irriguée sont de 100 à 300 hectares, la majorité se rapprochant de cette dernière étendue. Le système courant de location de la terre, c’est le fermage; on trouve fréquentement aussi des exemple de faire valoir direct fonds appartenant à des personnes qui résident sur place ou dans la ville voisine, à d’anciens fermiers enrichis, ou à leur fils qui ont la tendance innée à s’occuper de l’administration de leur biens. Dans ce cas, le propriétaire réunit en lui les fonctions qui, dans la plupart des cas, sont remplies par deux personnes distinctes. Le cas type nous est donné par le grand fermier, véritable industriel qui entreprend avec de grands capitaux la culture de la terre avec les mêmes critères avec lesquels on gère une grande fabrique moderne. Examinons les rouages de ce grandiose organisme qui est en train de se former et qui reflète à merveille dans le domaine de l’économie agricole tous les caractères de l’industrie capitaliste moderne perfectionnée. Au sommet de l’échelle, le propriétaire qui a mis à profit la transformation agraire qui s’est faite vers la moitié du siècle; les loyers se sont rapidement élevés jusqu’à il y a dix ans, et si maintenant ils ont un peu baissé, ils n’ont pas cependant encore atteint les limites aux quelles ils étaient avant 1850. Avec le loyer annuel a augmenté aussi la valeur de la terre, qui n’est restée inferieure qu’à quelques-unes des zones viticoles les mieux situées et à quelques régions montagneuses très divisées, où la concurrence entre paysans est extrême pour l’achat de la terre. Les puissants moyens financiers dont disposent les propriétaires fonciers et l’attrait des forts loyers les ont engagés à entreprendre ces grandes améliorations agricoles, qu’un fermier n’a pas intérêt à faire lui-même. Les propriétaires absentéistes n’ont pas cependant jusqu’ici été pousses à améliorer les habitations rurales, qui se trouvent, sauf de louables exceptions, dans un état misérable. On comprend aisément la raison de ce fait; la grande industrie agraire a pour but final et unique la perception de la rente, et elle ne se soucie pas des conditions physiques des cultivateurs de la terre, désintéresses et presque étrangers à la marche de l’exploitation. Ce n’est pas à dire que dans les montagnes, là où chaque paysan est propriétaire, les maisons soient dans de meilleures conditions; mais tandis qu’ici l’obstacle principal vient de la pauvreté des cultivateurs et de la pauvreté du sol, dans la plaine la fécondité des champs et l’opulence des propriétaires n’empêche pas un phénomène si douloureux qui est une des principales causes des maladies et des mauvaises conditions sanitaires de la population. L’absentéisme et la répugnance à remplir les devoirs qui leur sont imposes par la condition de percepteurs de la rente sont le motifs qui font le plus douter de la nécessité de la classe des propriétaires fonciers; quand une classe cesse de remplir la fonction qui lui a donné naissance, elle coupe à la base les racines de son existence et elle devient un organe parasite et un fruit sec destiné à périr, si quelque force nouvelle ne la rajeunit pas en la transformant. Au-dessous du propriétaire, le fermier, l’âme de cet organisme agraire. Des individus intelligents se chargent de la direction technique et commerciale de l’exploitation; les anciens compensent par une longue pratique de connaissances théoriques; les jeunes suivent le mouvement scientifique de l’agriculture et ils cherchent à appliquer les règles les plus rationnelles dans les fumures, dans l’assolement, dans l’emploi des machines agraires perfectionnées. Les moyens ne leur font pas défaut; le capital employé par le fermier pour l’exploitation d’un fonds descend rarement au-dessous de 600 francs l’hectare; et c’est là une somme importante même absolument si on remarque que les propriétés normales descendent rarement au-dessous de 100 hectares et sont le plus souvent d’environ 200 hectares dans la plaine irriguée. Les comptes de culture d’un fermier agricole ne sont pas dépassées en complication et en difficulté par les bilans d’une fabrique de tissus ou par mine de charbon de moyenne importance. La rémunération que les entrepreneurs agricoles obtiennent par leur travail n’est pas excessive si on considère qu’elle éprouve toutes les variations des marches du riz, du bétail, et les variations de la température. Il est vrai que l’irrigation diminue et réduit au minimum les perturbations dues à des causes telluriques et atmosphériques; mais il n’en est pas moins vrai que dans l’industrie capitaliste des campagnes, tous ces phénomènes de crise et de prospérité qui se font sentir plus lentement dans les autres zones dans lesquelles le système agraire dominant est diffèrent, s’intensifient. Dans la zone des montagnes et des collines et de la plaine non irriguée, la culture est encore en partie mélangée; les produits ne sont pas tous vendus, mais ils sont utilises par partie directement pour la consommation familiale; dans la plaine irriguée, au contraire, presque tout le produit brut est destiné à la vente; il n’y a que cette partie du salaire en nature qui est produite sur le fonds qui échappe à la nécessité de l’échange. L’échange ou la conversion en argent des denrées produites est l’acte final et suprême dans lequel se résume toute l’activité de l’entrepreneur, d’où dépend son avenir, sa prospérité ou sa ruine. Il y a eu des années où, sous le fouet rédempteur de l’eau, les terrains qui n’étaient pas épuises par des cultures de riz répétées, donnèrent des résultats inespérés; les prix, d’un autre coté, se maintenaient haut par suite de la faible concurrence extérieure, et les loyers n’avaient pas encore augmenté; beaucoup de fermiers ont accumulé alors de gros profits, et la plupart des fortunes de Verceil et de Novare ont cette origine. La chance heureuse de quelques individus amena une invasion de personnes inexpérimentées qui, offrant de hauts loyers, réussirent à obtenir le fermage des fondes irrigues; tant que les prix se maintenant il fut possible de payer une rente élevée, d’élever les salaires et d’obtenir encore un gain abondant; quand les cours commencèrent à baisser, les faillites se succédèrent, les propriétaires durent baisser les loyers et les paysans diminuer leurs revenus; les fermiers durent accepter une diminution de leurs profits, quand ils ne préfèrent pas épuiser le sol. On voit ainsi l’utilité et la nécessité d’une rémunération équitable du travail du fermier, le véritable ressort du progrès agraire dans la plaine arrosée.

 

 

La note criarde de ce tableau est donnée par des ouvriers salaries. Ici, sauf de rares exceptions, la participation du paysan au produit disparait; désintéressé des résultats de l’exploitation, le cultivateur s’éloigne continuellement du fermier; entre les deux classes, il n’y a que de faibles relations; les paysans n’ont que peu d’espoir de s’élever au-dessus de leur condition. Il y a cependant toujours une hiérarchie dans le personnel ouvrier; en voici les échelons principaux:

 

 

Sur le grandes propriétés, après le fermier viennent les agents (fattori) qui, dans beaucoup de circonstances, tiennent la place du patron, surveillèrent les travaux et les distribuent à ceux qui sont sous leurs ordres; ce sont le plus souvent des paysans à l’esprit éveillé, qui ont reçu une certaine instruction, et qui savent un peu de comptabilité. Au- dessous de lui viennent les «campari», au nombre de deux, sur une exploitation de 100 hectares; dans la région de Verceil, on les appelle aussi «prataiuoli». Ils ont des fonctions séparées, parce que l’un d’eux surveille spécialement le régime de l’irrigation, et l’autre le personnel fixe ou temporaire: on appelle aussi le premier «camparo de badile» ou «prataiuolo», et il est chargé d’ouvrir ou de fermer les prises d’eau, de tenir en ordre les berges des canaux, de surveiller la formation des rigoles dans la rizière et surtout de régler l’irrigation. Le «camparo da bastone» est ainsi appelé parce que, d’ordinaire, il suit les ouvriers en s’appuyant sur un bâton, qu’il a toujours avec lui. Le «fattore» gagne jusqu’à 1,200 francs par an; les «campari», de 500 à 600 francs par an, dont le quart seulement en argent. Les «bifolchi» sont chargés de suivre les boeufs toutes les fois qu’ils vont à la campagne, de nettoyer l’attelage qui leur est confiné et leur étable, et de diriger spécialement les labours. Les «cavallari» prennent soin des chevaux; il y en a un par cheval, sous un chef qui est , d’ordinaire, en même temps le cocher du patron. Les valets sont préposés aux soins à donner aux vaches laitières; ils les traient, leur donnent à manager deux fois par jour, nettoyent l’étable, surveillent l’allaitement des veaux et préparent à boire pour les vaches. Un d’eux dort dans l’étable même et se lève le matin de très bonne heure pour réveiller tous les autres salaries pour qu’ils commencent le travail. Le salaire annuel des salaries fixes varie de 400 à 450 francs; une partie seulement est payée comptant. Dans le salaire est comprise la jouissance de la maison et du jardin, où ils peuvent élever les cochons et la volaille, et avoir l’illusion de l’indépendance. Une des caractéristiques des familles de paysans, spécialement de ceux qui vivent sur des fonds en qualité de salaries fixes, est d’être comme des nomades, parce qu’ils changent fréquentement de patron, et par conséquent aussi de domicile. La misérable propriété de ces individus se compose d’un lit, fait d’une planche et de tréteaux en fer ou de bancs de bois, avec une paillasse et un mince matelas, d’une berceau et d’un lit pour les filles, avec des couvertures de coton peint, quelques couvertures de laine, quelques draps de lit faits avec le chanvre que file la ménagère, et qui durent plusieurs générations. Une table de bois rustique, quelques chaises et différents récipients en cuivre complètent le mobilier. Tout cela ne vaut pas 150 francs; à la Saint-Martin (11 novembre), on le charge sur un chariot traine par deux boeufs et on le porte au nouveau domicile, situé peut-être à quelques kilomètres de l’ancien. Ce vagabondage, qui se reproduit à des intervalles déterminés, de sorte que le paysan, soi-disant fixe, parcourt dans sa vie les propriétés de tout un arrondissement (circondario), ou même de plusieurs arrondissements, détermine la dissociation finale de la terre et du travailleur qui la féconde par son travail.

 

 

A coté des salaries fixes, il y a encore, quoique en proportions décroissantes, une petite cohorte de paysans tenus par un contrat, et qui fournissent leur travail moyennant une rémunération déterminée à l’avance, de 0,75 à 1 franc en hiver, et de 1,50 à 2 franc en été. Le salaire tend à la limite minimum quand on leur accorde la jouissance d’une maison et d’un jardin. Les salaries fixes et les manouvriers tenus par un contrat ne fournissent cependant qu’une faible du travail nécessaire aux différentes opérations d’une grande exploitation irriguée. La grande masse des travailleurs se compose de manouvriers adventices, qui viennent des villages voisins, des montagnes, des pays situes le long du Tessin, surtout au moment de l’assartage du riz. Ce sont en majorité des femmes et des enfants dont la moitié n’a pas atteint l’age de 16 ans. Le salaire maximum que peuvent gagner les femmes pendant les vingt jours de l’essartage du riz oscille entre 1,25 et 2 francs; en hiver, il ne dépasse pas 80 centimes, et en été 1 fr. 50. Les filles de moins de 16 ans out une rémunération de moins de la moitié des taux ci-dessus. La surpopulation abondante dans les campagnes de la région de Novare est rendue disponible par l’emploi des machines et par l’irrigation; elle fait descendre les salaires à un niveau vraiment misérable; l’émigration d’une partie des hommes les plus vigoureux et les plus habiles à l’étranger et dans les autres provinces italiennes, n’est pas un remède suffisant; la descente de bandes de montagnards qui cherchent dans les travaux de la plaine seulement un supplément à leurs gains habituels, rend inutile toute tentative d’organisation des travailleurs ruraux. Les habitations provisoires et malsaines, où s’entassent, sans distinction de sexe, les manouvriers adventices, la faible alimentation, les exhalaisons méphitiques des rizières contribuent à développer les germes de maladies funestes, dont la plus connue est la pellagre.

 

 

Nous avons ainsi tracé le cadre de l’agriculture perfectionnée de la plaine irriguée, au moins dans ses lignes générales. La production poussée à une limite très haute, les splendides résultats de la technique agraire moderne et de la grande irrigation ont eu pour conséquence une énorme concentration des fortunes; à coté de quelques riches propriétaires et fermiers, végète une masse énorme et résignée de travailleurs, auxquels manque toute espérance d’élévation dans l’échelle sociale et qui n’éprouvent pas même le désir, très vif et absorbant dans les autres zones agricoles du Piémont, de devenir des possesseurs indépendants de la terre qu’ils travaillent. En sera-t-il toujours de même? N’y a-t-il pas une tendance à des changements dans l’organisme rural ou à des améliorations dans les classes travailleuses? Ceux-ci, jusqu’ici, n’ont pas manifesté pas des perturbations violentes leur mécontentement; il n’y a d’indice de l’instabilité des rapports entre les différentes classes de la plaine que dans ce fait, que la seule grève agraire qu’il y a eu dans le Piémont, dans toute la longue période de 1881 à 1893, a lieu cette dernière année dans la région de Novare: les essarteurs du riz ont demandé et obtenu une augmentation de leurs salaires. Les salaires d’habitation sont en train de se transformer; dans certains endroits, les propriétaires qui ont eu le plus la conscience de leurs devoir ont abattu les vielles maisons malsaines, dont nous avons parlé, et ils ont construit des habitations nouvelles et vastes, qui rappellent les meilleurs exploitations anglaises. Les exemple ont été rares jusqu’ici, mais ils se multiplient.

 

 

Dans un avenir peut-être encore lointain, nous pouvons entrevoir apogée de la tendance à la concentration de la production, la production merveilleusement intensifiée, les travailleurs de la terre organises, les maisons d’habitation transformées, les maladies qui résultent des conditions malsaines des travaux agricoles combattues efficacement. Notre faculté de prévision ne va pas et doit pas aller plus loin, si elle demeure scientifiquement basée sur les tendances de fait actuellement existence; et le chemin qui aboutira à ce résultat est encore long.

 

 

IV

La condition physique du sol, la diversité des cultures dominent et expliquent tout le vaste organisme de l’économie agraire piémontaise. C’est une tentative vaine que d’essayer de coordonner toutes les sections éparses des zones agraires et de les ramener à la formule rigide d’une loi unique. Chaque zone et chaque subdivision de zone obéit à des tendances propres immanentes qui ne datent pas d’hier seulement, mais qui ont de profondes racines dans un passé quelquefois très lointain.

 

 

Dans le montagnes, la propriété communale se maintient avec ténacité; ni la loi, ni le changement des conditions économiques n’ont d’influence sur elle; bien plus, l’élargissement du marché semble rendre nécessaire et inévitable l’instauration de l’association et de l’intégration des forces individuelles par les laiteries sociales, et de la vente en commun des beurres et des fromages.

 

 

Dans le collines, l’éparpillement de la terre et la subdivision de la propriété, qui datent de plusieurs siècle et qui sont contemporaines du colonat médiéval, reçurent une nouvelle impulsion du Code civil importé par la Révolution française; la petite propriété absorbe jusqu’aux derniers restes de la main-morte ecclésiastique et féodale; elle entreprendre victorieusement et elle mène à terme la transformation agraire des bois et des pacages en vignobles florissants; et si elle semble vaciller par suite des mauvaises conditions du marché national et international, elle conserve en elle-même une force progressive assez féconde pour pourvoir, par le moyen d’un réseau serré d’institutions sociales, vaincre les nombreux adversaires qui l’assiègent de toute part et qui se réjouissent déjà dans l’espérance de partager bientôt ses dépouilles opimes.

 

 

Dans la plaine, nous assistons au triomphe et à l’expansion de la grande propriété foncière et de l’économie perfectionnée, ayant à son service de forts capitaux; l’irrigation crée un sol artificiel qui ne peut être conservé qu’à grands frais et par des soins continus; les cultivateurs indépendants, les petites gens résistent difficilement au choc de forces si puissantes et disparaissent, laissant la place à un nouvel organisme agraire qui reflète dans la vie des champs les merveilles de l’industrie concentrée des villes; à travers les douleurs et les souffrances de la grande masse se forme lentement une nouvelle hiérarchie sociale, d’où disparait l’indépendance de l’individu et où l’interdépendance de tous les organes entre eux s’affirme et devient le fait prédominant. Les relations entre les entrepreneurs et les travailleurs sont encore empreintes d’un caractère individuel; mais déjà les bandes vagabondes des manouvriers adventices sont conduites au travail par un caporal, qui s’oblige seul envers le patron et qui se sert de sa situation indépendante pour exploiter ses compagnons de travail; peut-être verrons-nous sortir, dans un avenir prochain, de ce germe néfaste qui rappelle de trop près les célèbres boss des agricultural gangs anglais, la coutume des contrats collectifs, puissant moyen pour déterminer d’une façon plus équitable la part du capital et du travail dans le produit total.

 

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