Morale et économique

Tratto da:

Revue d’économie politique

Data di pubblicazione: 01/01/1936

Morale et économique

«Revue d’économie politique», 1936, pp. 289-311

 

 

 

1. – Avec une argumentation précise et une doctrine profonde, le doyen Del Vecchio consacrait récemment aux relations entre le droit et l’économie[1] une étude qui soulève un problème fondamental pour la science économique.

 

 

2. – Pour mon éminent collègue de l’Université de Rome, il n’est pas douteux que celle-ci se base sur le concept d’utilité, c’est-à-dire sur l’hypothèse que «les hommes agissent poussés exclusivement par le désir d’atteindre la plus grande satisfaction possible». Bien plus, après avoir observé que le contenu du besoin humain est infiniment varié, qu’on ne peut pas établir une hiérarchie des besoins qui soit universellement valable, que les mobiles humains sont fréquemment altruistes, il pense constater une vérité pacifiquement acquise en empruntant aux Principes de Pantaleoni ces deux affirmations: 1 que la science économique expose des théorèmes purement hypothétiques (qui sont vrais dans les limites de l’hypothèse), et 2 que ces théorèmes nous révèlent «quelle serait, dans les milieux les plus divers, l’action de l’égoïsme ou de l’intérêt individuel, s’ils agissaient exclusivement et universellement».

 

 

De l’aveu de ses représentants les plus autorisés, la science économique serait donc la science hypothétique d’un seul des mobiles des actions de l’homme, la science des actions d’une certaine espèce d’homme – l’homo économiques – qui n’est animé qua par l’égoïsme ou l’intérêt personnel. Par conséquent, la science économique est la science, non pas de toute l’activité humaine, mais seulement de la partie de celle-ci qui considère les objets du monde extérieur susceptibles de satisfaire des besoins d’ordre matériel.

 

 

En se limitant aux faits économiques, aux «bien économiques», aux «richesses», l’économique reste entièrement étrangère à tout ce qui n’entre pas dans cette sphère de l’activité humaine comme par exemple l’activité religieuse, poétique ou artistique. L’économique est donc une science à la fois hypothétique et partielle.

 

 

Elle suppose la possibilité d’une distinction entre actions économiques et antiéconomiques, en considérant comme économique le seul motif de l’intérêt ou avantage individuel, et en supposant à celui-ci d’autres motifs tout aussi plausibles qui relèvent du domaine de l’éthique.

 

 

3. – Les économistes ne peuvent ni ne cherchent donc à sortir de l’enceinte dans laquelle ils se sont enfermés en supposant que l’intérêt personnel soit le mobile des actions humaines. S’ils supposaient qu’ils agissent poussés par le désir de satisfaire aux besoins humains en général, l’hypothèse, par trop vague, ne conduirait pas à une règle quelconque d’action. En se réduisant à une tautologie – chacun agit comme bon lui semble – le critérium de l’obéissance aux besoins ne saurait servir de base à la construction d’une science.

 

 

4. – Tout en reconnaissant que l’économique, en tant que science abstraite des lois qui régiraient les actions égoïstes (ayant des buts matériels) de l’homme, peut présenter une certaine utilité, en découvrant les connexions de cause à effet entre les faits de la production et de la distribution des richesses. M. Del Vecchio observe que de tout cela «on ne peut tirer aucun principe d’obligation, aucun devoir et aucun droit». «Il est possible, en procédant par abstraction, de tenter d’isoler et de mesurer la force efficiente d’un seul motif on d’un seul facteur, même si celui-ci, dans la réalité, se présente toujours accompagné par d’autres, et modifié donc, apparemment, dans son action. Si l’on considère de cette façon le mobile du à l’intérêt individuel et tendant à l’acquisition des richesses, et qui concerne donc cette espèce d’activité qui se déploie dans les rapports de production et d’échange, on a délimité avec une précision suffisante le domaine propre de l’économie; mains toutes les régularités et les tendance observées et observables en ce sens ne peuvent jamais être traduites en règle de conduite ayant une valeur éthique quelconque».

 

 

5. – Terminons, sûr ces mots, le résumé de l’article de M. Del Vecchio; car dans ce qui suit, il ne fait que développer logiquement sa thèse de la suprématie de la morale et du droit sûr l’économique pour formuler les règles de conduite des hommes, dans le domaine économique comme dans les autres parties de l’activité humaine.

 

 

6. – Si les prémisses de l’auteur sûr le caractère de l’économique sont acceptées, l’économique doit certainement se subordonner à l’éthique (morale et droit), puisque la morale subordonne les éléments inférieurs ou matériels à l’essence spirituelle de l’homme. La morale a la haute main sur le droit et le droit sur l’économique.

 

 

7. – Nul doute encore que bien des économistes ne soient disposés à se contenter de cette situation subordonnée faite à leur science. Si toutefois on peut parler de subordination là où il n’y a pas d’identité d’objecter. Si le but de l’éthique est de donner aux hommes des règles de conduite, tel n’est pas le but de l’économique. En tant que science abstraite et hypothétique, elle n’a nullement pour but de formuler des évaluations déontologiques des actions humaines et des règles impératives de conduite; mais exclusivement de considérer ces mêmes actions au point de vue phénoménologique. L’économique ne dit pas à l’homme: tu dois agir de telle ou telle manière; mais plutôt: tel acte aura telles conséquences économiques; si tes achats ou tes ventes sont de telle nature ou de telle importance, voici quelle en sera l’influence sur les prix, sur les salaires ou les profits. L’économique ne se préoccupe pas de savoir si tes actions, dans le domaine économique, sont morales ou immorales, si elles sont conformes à un idéal, à un intérêt collectif ou national. Elle dit simplement: telle action aura telle conséquence. C’est à la morale, c’est au droit de dire si l’on doit, si l’on peut agir de telle manière.

 

 

8. – Nul doute aussi que le doit, et peut-être aussi la morale, ne puissent profiter des informations sûr les rapports de causalité qui peuvent lui être fourni par l’économique. Les écrits des juristes fourmillent de considérations tirées de l’économique dans le but de défendre ou de critiquer telle ou telle règle du droit positif. Ici il n’y a nullement subordination de l’économique à l’éthique; car on ne peut pas concevoir un rapport de subordination antre la connaissance abstraite (économique) et l’évaluation (morale) des fins de l’homme. L’usage regrettable du mot valeur dans nos livres et la tendance croissante des économistes à n’en plus parler, en se rabattant exclusivement sur les prix, a le mérite de souligner cette vérité fondamentale: que les économistes n’ambitionnent absolument pas d’évaluer, à quelque point de vue que ce soit, les actions des hommes, mais seulement de décrire les lois de la formation des prix sur le marché.

 

 

9. – Il faut remarquer tout de suite que cette réponse est celle des économistes qui sont satisfaits de demeurer dans l’abstrait, tout comme des mathématiciens, ou des physiciens, auxquels personne ne reproche de négliger l’étude des mobiles et des fins de l’homme. Tous ces savants, en tant que logiciens, mathématiciens on physiciens, ne se soucient guère ou point du tout des conséquences pratiques de leurs découvertes; ni des conseils à donner aux hommes à propos de leur conduite quotidienne. Ils savent que leurs doctrines n’ont quelque chance de profiter aux hommes et aux collectivités que s’ils recherchent la vérité pour la vérité, si les rapports de causalité par eux découverts n’ont pas eu pour mobile de favoriser tel ou tel intérêt, ou classe, ou gouvernement. Aux autres de profiter des vérités abstraites, qu’il est de leur devoir d’analyser.

 

 

10. – Nonobstant ce caractère purement logique et abstrait de leur science, les économistes aiment quelquefois méditer aussi sur ses fondements. Confessons au préalable que la méditation des économistes n’a pas été souvent spontanée, mais l’effet d’un stimulant extérieur. Ce sont les philosophes, les juristes, les moralistes qui nous obligent a réfléchir sûr des problèmes, à côté desquels nous passons habituellement sans nous arrêter; car nous avons trop de besogne à faire dans l’intérieur de notre maison pour nous soucier beaucoup de ce qui intéresse noir voisins. On ne peut jamais assez remercier ces savants, surtout lorsqu’ils ont l’envergure de M. Del Vecchio, quand, sous l’aiguillon de leurs propos, ils nous forcent à sortir de notre enclos. Il se peut, et c’est précisément la conclusion à laquelle je suis arrivé, que les données fondamentales de l’économique soient tout à fait différentes de celles que nos amis placés à l’extérieur de la marge qui sépare la morale et le droit de l’économique se plaisent à nous attribuer.

 

 

11. – Dans la thèse que l’économique part «de l’hypothèse que les hommes agissent poussés exclusivement par le désir d’atteindre la plus grande satisfaction possible de leurs besoins, au moyen du plus petit sacrifice individuel possible» – je cite, moi aussi, ce chef-d’œuvre de logique que sont les Principes de Pantaleoni – il y a une grande équivoque, dont les coupables involontaires sont, à l’origine, les économistes. Ce fut peut- être, à ce point de vue, un grand malheur que Bentham ait exercé une si profonde influence sûr les économistes classiques, ses contemporains. L’économique en a reçu une empreinte qui ne s’est pas encore effacée. Les économistes, formés à l’école des utilitaristes, se sont complus à croire que leur science était une science des utilités matérielles, et qu’il était logique de créer une science spécialisée dans l’étude des lois qui régissent les actions de l’homme en partant exclusivement de l’hypothèse, etc. Apres avoir brulé leur encens pour l’idole utilitariste, les économistes, je parle naturellement de ceux qui savaient leur métier, s’attaquèrent à leur besogne, qui était rigoureuse et compliquée, toujours plus rigoureuse et compliquée au fur et à mesure qu’ils avançaient sûr leur dur chemin; et en besognant et en construisant, pièce a pièce, l’édifice scientifique que nous admirons, ils ne se souciaient plus de l’hypothèse-prémisse et de ce maudit exclusivement. Quelquefois, de temps en temps, ils étaient détournés de leur bonne besogne par les cris de gens bien intentionnés qui les accusaient de patronner les égoïsmes individuels, les égoïsmes de classes. Ils s’inquiétaient, eux qui se sentaient aussi patriotes et altruistes et moraux que les meilleurs de leurs contemporains, de se sentir condamner comme défenseurs des privilèges des capitalistes, comme théoriciens du matérialisme, comme subordonnant les aspirations les plus nobles et les plus hautes de l’homme aux exigences du ventre. Ils ne croyaient pas être des Harpagons soucieux seulement de gagner ou d’enseigner à gagner de l’argent. Ils étaient, toutefois, embarrassés dans leurs protestations par le lourd fardeau de l’hypothèse-prémisse qu’ils avaient accepté et imprimé en première page de leurs traités. Ils n’osaient pas la supprimer, parce qu’ils avaient l’impression qu’elle était nécessaire à la construction de leur système théorique et que l’économique était alliée et fille d’une certaine philosophie, dite utilitariste, qui avait favorisé sa naissance. Ils ne savaient quoi dire, sinon protester que si l’hypothèse était telle, la science, qui en était déduite, était purement abstraite et partielle; qu’elle était valable seulement entre les limites de l’hypothèse, qu’il fallait coordonner les lois économique avec les lois morales, juridiques et politiques; et que les économistes n’avaient nulle prétention de fournir des règles de vie, enchantés qu’ils étaient, de se mettre au service des représentants de l’éthique, dont ils reconnaissaient la supériorité.

 

 

12. – Cependant, les économistes avaient quelque amertume, car ils étaient convaincus que leur apport à la science était important, et obtenu par des hommes de génie, à travers des difficultés expérimentales et logique, qui peut-être n’ont rien de comparable dans le domaine des autres sciences morales et politiques. Il appartenait à des savants venus à l’économique non plus de la philosophie utilitariste, mais de la mathématique, de la technique, de l’histoire et surtout de l’économique elle-même, de jeter par- dessus bord l’hypothèse-prémisse en reconnaissant que la science économique n’était nullement liée à l’hypothèse hédoniste et que son champ d’investigation ne se bornait pas aux intérêts matériels.

 

 

13. – Le propre de l’économique n’est pas l’étude spécialisée du mobile des actions humaines. L’hypothèse que les hommes agissent poussés exclusivement par le mobile hédoniste n’est nullement nécessaire à la construction de la science. L’économique accepte les mobiles des actions humaines tels qu’ils sont, dans leur infinie variété, dans leur étonnante variabilité, dans leur nombre indéfini. Ce n’est pas, non plus, le devoir de la science économique de fonder ses raisonnements sûr une conception quelconque d’une hiérarchie donnée des mobiles, des besoins et des buts de l’homme. Elle ne se substitue pas aux décisions qui sont prises à ce propos par les hommes; elle les accepte telles quelles. Ce n’est pas l’économique qui choisit entre les besoins, qui les classifie, qui fait précéder une satisfaction par une autre. Ce sont les hommes eux-mêmes: les hommes qui obéissent aux commandements de la morale et les hommes qui, tout prés des bêtes, les ignorent. Il n’y a pas de mobiles assez bas pour n’être pas constatés par les économistes; il n’y en a pas d’assez hauts qui puissent échapper à leur attention. Les sordides préoccupations de l’avare et la volonté de sacrifice jusqu’à la mort du soldat et du martyr rentrent également dans le tableau des actions humaines qui concernent l’économiste. Le mobile altruiste est, tout comme l’égoïste, un des mobiles qui peuvent influencer l’action économique de l’homme; et on ne voit pas pourquoi l’économique devrait arbitrairement se désintéresser de l’une de ces deux catégories.

 

 

14. – Quoi! interrompt ici M. Del Vecchio. Dire que l’économique accepte les mobiles des actions humaines tels qu’ils sont équivaut à dire que «l’homme aime à faire ce qu’il aime à faire». De cette maxime, qui est une tautologie, on ne tire rien, surtout on n’en déduit pas une science abstraite comme l’économique. Elle est liée nécessairement à l’hypothèse hédoniste, non pas en raison de sa conformité à la réalité et à l’expérience, mais parce que c’est la seule hypothèse suffisamment précise pour servir de base à un édifice de théorèmes abstraits. Il est extrêmement curieux – soit dit en passant – de voir les philosophes, les moralistes, s’efforcer de maintenir sûr le dos des économistes la camisole de force de l’hypothèse hédoniste et de l’homo économiques dont ils voudraient se libérer.

 

 

«The proof of the pudding is in the eating», dissent les Anglais. Ceux qui affirment qu’il n’est pas possible de bâtir le corps actuel de la science en dehors de l’hypothèse hédoniste, telle qu’elle a été définie par Pantaleoni et par tant d’autres économistes, devraient le prouver. Je crois au contraire que les Principes mêmes de Pantaleoni resteraient tels qu’ils sont si l’on en retranchait les pages sûr l’égoïsme et l’altruisme, sûr l’égoïsme individuel et l’égoïsme d’espèce, etc. Ce fut, de la part de Pantaleoni et des autres grands économistes utilitaristes, une pure illusion de croire qu’il fallait partir de l’hypothèse hédoniste pour bâtir leur science. Ils bâtissaient, et c’était la seule chose qui importait vraiment; ils bâtissaient la théorie des prix, de la monnaie, de la banque, de la rémunération des facteurs productifs, de la distribution des richesses; tout ce qui constitue le corps de la science actuelle. Qu’importe qu’ils aient cru absurdement que, pour bâtir ce grand et noble édifice scientifique, il fallait partir d’une hypothèse qui émiettait l’homme en le réduisant à un tronçon informe? Ils faisaient ainsi de la mauvaise philosophie: ce qui est, au surplus, bien pardonnable: ne sommes-nous pas tous disposés à pardonner de grand cœur aux philosophes qui font de la mauvaise économique? Il y a cependant cette différence entre les économistes et les philosophes: nous lavons notre linge sale en famille et nous ne prétendons pas réclamer droit de cité dans les discussions philosophiques pour la mauvaise philosophie contenue dans les premiers pages de nos traités. Nous abandonnons volontiers cette ambition à la soi-disant école du matérialisme historique ou aux nombreuses écoles pseudo-économiques, qui font, en réalité, de la politique ou de la sociologie douteuses. Les historiens, il est vrai, ont quelquefois imaginé que le matérialisme historique représentait l’introduction du critérium économique dans l’étude de l’histoire; mais les économistes n’ont jamais partagé cette opinion vraiment par trop ingénue. Ils ont impertinemment cru qu’il fallait, on ne sait pourquoi, faire quelque peu de philosophie approximative dans la première leçon de leur cours. C’était grotesque, mais pas très dangereux, car ils oubliaient tout de suite ce qu’ils avaient dit. Tandis que certains philosophes, parmi lesquels il ne faut pas compter M. Del Vecchio, qui voit clairement la nature abstraite de l’économique, nous persécutent continuellement, en prétendant que la science, qu’ils ne connaissent pas, et que les économistes ont bâtie, à leur avis, sûr une fausse prémisse, est par conséquent fausse aussi, et qu’il faut la reprendre dans ses fondements, en partant d’autres hypothèses, qu’il nous fournissent en des termes vagues, et dont on ne peut rien extraire.

 

 

15. – De temps en temps, les économistes ont eu la sensation que l’hypothèse hédoniste était une pièce inutile, voire embarrassante, sur l’échiquier de leur jeu logique. L’effort de Pareto pour lui substituer l’idée du choix et représenter les actions des hommes par des mouvements d’avance et de retrait sur les sentiers de la colline des gouts et des obstacles est une preuve de l’état d’insatisfaction dans lequel se meuvent la plupart des économistes à ce sujet. Quelle que soit l’hypothèse sur laquelle on ait bâti, consciemment ou non, pendant les deux siècles écoulés depuis que Cantillon a écrit le premier précis d’économique pure, l’abandon de l’hypothèse hédoniste est désormais, en tout cas, chose jugée. Qu’il me suffise de citer le commentaire de Robbins à la nouvelle édition du Common Sense de Wicksteed.

 

 

Pour qui se contente de le feuilleter, le grand livre de Wicksteed qui date de 1910 parait tout empreint d’utilitarisme: utilité marginale, rendements psychologiques décroissants, courbes d’utilité, etc. A ce point de vue, il est le pendant anglais de Pantaleoni. Mais qui le lit doit souscrire sans réserve au commentaire de Robbins: «Avant que Wicksteed écrivit, il était encore possible pour les gens intelligents de participer à la croyance que l’entière structure de l’économique dépendait de l’hypothèse d’un monde composé d’hommes économiques, poussés, chacun d’eux, par des mobiles égocentriques ou hédonistes. Quiconque a lu le Common Sense ne peut plus souscrive à cette opinion et rester en même temps honnête homme au point de vue intellectuel».[2] C’est dur mais non blessant pour les laïques: car combien d’économistes, et depuis combien d’années, ont le droit de jeter la première pierre?

 

 

16. – Somme toute, l’hypothèse hédoniste n’était pas un axiome, c’est-à-dire une vérité évidente par elle-même, dont il est impossible de donner la démonstration logique, mais dont on ne peut pas nier la vérité, parce qu’on tomberait dans l’absurde. A ce point de vue, l’hypothèse hédoniste était justement sujette aux critiques des philosophes et aux railleries des adversaires de l’économique: l’homo économiques n’existe pas, n’a jamais vécu dans ce monde, et la science qu’on voudrait édifier sûr lui serait bâtie en l’air.

 

 

17. – La prémisse de laquelle sont toujours partis les économistes, tacitement et inconsciemment dans le passé et de plus en plus consciemment aujourd’hui, c’est un axiome vrai, la constatation d’un fait évident, qu’il n’importe pas de démontrer parce qu’il est apparent à tous les yeux: quel que soit le mobile des écôtions humaines, et eu supposant actifs dans les membres de chaque collectivité tous les mobiles possibles, du plus bas et méprisable au plus haut élevé et spirituel, toujours il faut prendre acte du fait que les moyens dont disposent les hommes pour atteindre leurs buts sont limités en quantité. Là ou il n’y a pas limitation, l’économique n’a pas à intervenir: tant que l’air restera à la disposition des hommes en quantité illimitée et sans aucun obstacle, l’économique n’aura pas à en parler. Mais elle embrasse, au contraire, tous les phénomènes qui sont régis par la loi de la limitation.

 

 

18. – Cette prémisse est nécessaire, et elle est suffisante pour la création du corps de la science économique telle que nous la connaissons à présent. A l’origine de toute discussion économique, on voit l’homme qui possède une quantité limitée de pouvoir d’achat (sa capacité de travail présente ou son épargne passée, la monnaie dans laquelle on transforme le travail ou l’épargne dans les sociétés modernes différenciées) et qui la répartit entre les différents buts qu’il veut atteindre. Outre l’hypothèse de la limitation, l’économique fait une seule autre hypothèse: qu’on pourrait dire de la rationalité, si ce mot n’était pas équivoque, Si l’on disait que la distribution des moyens limités est supposée être faite selon une règle rationnelle, on ferrait rentrer par la fenêtre l’hypothèse hédoniste chassée par la porte; car il faudrait choisir a priori entre: 1. les différentes manières de se procurer les moyens limités, et 2. les différentes manières de distribuer ces moyens limités entre les différents buts, variés, variables et indéfinis en nombre, qui s’offrent à l’homme. L’économiste dirait par exemple à l’entrepreneur: tu dois payer tel salaire (élevé ou bas) à ton ouvrier parce que cela est avantageux pour toi. Ce qui est inadmissible, parce que l’économique n’a pas pour but d’enseigner aux hommes à s’enrichir. Elle pourrait aussi dire: tu ne dois pas dépenser ton bien, qui est limité, en objets de luxe ou en aumônes; mais tu dois épargner tout ce qui excède le nécessaire et le confortable. L’économique n’a pas, non plus, le devoir de s’ériger en mentor de ceux qui préfèrent aider les pauvres ou faire gagner les marchands d’objets de luxe plutôt que de pourvoir à leurs vieux jours.

 

 

L’économique, en partant de la prémisse de la limitation des moyens, se contente de raisonner. On pourrait la définir la science de raisonner à propos des actions des hommes. Elle ne veut pas rationaliser la conduite des êtres humains. Elle prétend succulemment les obliger à raisonner, chacun à son point de vue – moral, politique, religieux, matériel – sûr les mobiles et les conséquences de ses actions. Peut-être, est-ce cette manie de raisonner qui la rend si antipathique à tout le monde. Elle accepte le mobile de tout le monde, le but qu’il plait à chacun de mettre à la base de ses actions, qu’il s’agisse de produire ou de consommer les moyens d’achat; mais elle ne veut ni ne peut oublier que ces moyens sont limités en quantité.

 

 

19. – L’entrepreneur est-il un philanthrope? Préfère-t-il payer ses ouvriers 25 francs par jour, quand le salaire normal est de 20 francs? L’économique n’a rien à objecter: elle se contente de faire remarquer à l’entrepreneur généreux que le nombre des pièces de 5 francs qu’il possède n’est pas illimité et d’attirer son attention sûr les points suivants:

 

 

1. Le paiement d’un salaire plus élevé que le taux du marché du travail ne le réduira-t-il pas tôt ou tard à la ruine? En effet, le produit de ses ventes couvrira tout au plus le montant des salaires au taux du marché, soit à 20 francs.

 

2. A supposer que la vente de ses produits lui laisse une marge extraordinaire de bénéfices, est-il souhaitable d’habituer les ouvriers à des salaires qui ne pourront être maintenus, et ne serait il pas plus opportun d’utiliser les profits extraordinaires au développement de l’entreprise?

 

3. S’il renonce à des bénéfices, est-il mieux de les répartir entre un nombre restreint d’ouvriers de sa connaissance, ou entre un nombre considérable de consommateurs inconnus?

 

 

La décision n’appartient pas à l’économique, mais à l’entrepreneur. Ce que l’économique ne tolère pas, c’est que l’entrepreneur prétende à la fois distribuer ses écus et les mettre dans sa poche; être, au moyen d’une même somme d’argent, un philanthrope et un homme d’affaires avisé; être simultanément, et avec les mêmes moyens, agréable à lui-même, à ses ouvriers et aux consommateurs inconnus.

 

 

L’économique est prête à admettre ce triple miracle, mais non pas comme conséquence de la seule hausse des salaires.

 

 

Un autre élément a dû varier: l’entrepreneur a peut-être mieux choisi ses ouvriers en leur donnant 25 francs au lieu de 20. Ce ne sont plus les mêmes ouvriers, mais d’autres, qui sont plus qualifiés, ou les mêmes qu’il a réussi à améliorer. Le prix de revient a diminué en même temps que les salaires. L’entrepreneur a gagné davantage, et les consommateurs ont été favorisés.

 

 

En raisonnant, on pente arriver au miracle; mais on s’aperçoit qu’en dernière analyse, le miracle n’en est pas un, mais une dure conquête de l’homme sûr la nature. L’économiste ne veut pas que l’on puisse se mystifier soi-même, ni mystifier les autres.

 

 

20. – Ainsi considérée, l’économique devient une science universelle. C’est une erreur d’attribuer un terrain propre à l’économique: les soi-disant besoins économiques on matériels. La ligne de démarcation entre l’économique et l’éthique ne git pas la. Il n’y a pas de mobiles ou de buts hauts et bas, spirituels et matériels, qui relèvent les uns de l’éthique, les autres de l’économique; ou, en d’autres termes, s’il est certain que l’éthique embrasse l’homme entier et toutes ses actions, il n’existe pas une science subordonnée – l’économique – qui soit réduite à la condition d’une servante qui, selon les désirs ou les ordres de la maitresse de maison, vaque aux travaux de la cuisine et de la basse-cour.

 

 

L’économique est maitresse, elle aussi, en son domaine, tout comme la morale et le droit. Les économistes sont disposés à admettre que leur rôle est celui de l’esclave qui accompagnait le général triomphant, pour lui rappeler que la Roche tarpéienne est prés du Capitole, mais ils n’admettent pas que, dans aucun cas, on puisse se passer d’eux.

 

 

Le moraliste et le juriste, l’homme enfin, peut se décider pour des mobiles qui ne sont point égoïstes, matériels, économiques, mais la décision n’est parfaite, n’est consciente, que si le point de vue économique est pris auparavant en considération.

 

 

Je ne dis pas le mobile, mais le point de vue économique. La substitution de la prémisse limitation à l’hypothèse hédoniste substitue en même temps le point de vue au mobile. L’économique n’a pas à considérer un mobile spécial: elle observe toutes les actions humaines, quel que soit leur mobile et leur but, à travers le point de vue de la limitation.

 

 

21. – Jusqu’à présent, en raison de son origine et des possibilités plus grandes d’investigation sûr des bases précises et quantitatives, l’économique s’est bornée à appliquer son point de vue aux actions humaines relatives à des buts matériels, à des buts qu’on appelle ordinairement économiques. Il est évident qu’on ne peut acheter, avec une somme de 10 francs, 10 francs de viande et 10 francs de vin. Il faut se résoudre à faire un choix ou à une combinaison de viande et de vin qui n’excède pas les 10 francs disponibles. De cette nécessité absolue découle cette espèce de logique que l’on se plait à appeler science économique.

 

 

22. – Le même choix est inéluctable dans loués les domaines, que le but que l’on se propose d’atteindre soit privé ou public, présent ou futur, matériel ou spirituel, individuel, familial ou national. L’homme d’Etat souhaite-t-il que son peuple atteigne un niveau plus élevé d’instruction, veut-il rattacher au territoire de son pays des provinces qui en avaient été violemment séparées dans le passé, ou agrandir le domaine colonial capable d’absorber un excédent de population?

 

 

Le but étant ainsi déterminé, l’économiste n’a pas à se prononcer sûr le fond. Il se préoccupe exclusivement de calculer – dans le mesure du possible – le prix de revient de l’entreprise projetée par l’homme d’Etat, Il est des buts que l’homme d’Etat doit poursuivre, quel que soit le cout de l’opération envisagée. Mais, même dans ce cas, il est nécessaire de connaitre le cout, parce que l’opération aura d’autant plus de chances de réussir que l’on connaitra mieux les moyens dont on dispose.

 

 

Quand on sait ce que l’on peut faire, il est possible de faire ce que l’on veut. Celui-là échoue qui se fixe des buts qui ne sont pas en rapport avec ses moyens.

 

 

23. – Qui agit le mieux, dans la hiérarchie des valeurs morales, de la grande dame qui ne contrôle jamais les comptes de son régisseur qui la vole, mais qui espère parvenir au Ciel, entre les bienheureux, parce qu’elle vit parcimonieusement et distribue en aumônes son revenu aux pauvres de sa paroisse, – ou de ce gentilhomme campagnard, qui a eu le malheur de perdre son fils à la guerre, qui veut faire du bien autour de lui, mais souffrirait de voir ses terres mal cultivées, et son bien dilapidé par son administrateur, qui ne renonce donc pas à un sou de ce qui lui est dû, chasse les mauvais ouvriers et les voleurs, et augmente au maximum un revenu qu’il emploie, âpres avoir satisfait à un train de vie honorable, à entretenir une œuvre charitable qu’il a créée, qui fait l’objecté d’une surveillance quotidienne de sa part? Il donne aux vieillards, aux malades dont il s’occupe, l’aide dont ils ont besoin pour leur santé physique et morale, leur développement intellectuel.

 

 

Il est certain que la conduite du gentilhomme campagnard, qui n’espère aucune récompense pour le bien qu’il accomplit, qui choisit avec sévérité son régisseur, ses serviteurs et ses ouvriers et leur apprend qu’il vanté mieux être travailleurs, honnêtes, que paresseux et voleurs, qui n’aide pas des malades imaginaires ou des hommes valides, est très supérieure, moralement, à celle de la vieille dame qui ne compte pas et encourage la fainéantise et l’hypocrisie en se laissant voler par des serviteurs, métayers, régisseurs, et pauvres, dans l’espoir que son désintéressement lui vaudra dans l’autre vie la récompense des bienheureux. La morale seule évalue les actions des hommes d’un point de vue absolu. L’économique, en appréciant les résultats obtenus, facilite l’évaluation absolue qu’elle n’est pas appelée à faire.

 

 

24. – L’économiste est l’esclave du triomphateur. Cela est sûr. Ce qui doit triompher, c’est la morale absolue; c’est l’impératif catégorique: tu dois faire ton devoir. La voix des avantages personnels, de l’utilité directe, doit se taire à la voix du devoir. Mais cette voix peut être purement instinctive ou bien raisonnée. Saint Siméon le Stylite et les anachorètes de la Thébaïde sont admirables dans leur ardeur de renoncement aux biens de la terre. Je préfère saint François d’Assise, qui y avait renoncé âpres les avoir connus et goutés. Son sacrifice est plus méritoire parce qu’il savait ce qu’ils valaient. Le saint est au-dessus du pur mystique. Le second ne raisonne pas et se jette dans la flamme comme le barbare dans la mêlée. Le saint exalte sa sainteté en comparant le sacrifice de lui-même avec les avantages auxquels il renonce volontairement. La comparaison, en quoi consiste l’acte économique, entre les jouissances matérielles, auxquelles il renonce, et la valeur de l’obéissance à la voix du devoir, exalte la figure du saint bien au-dessus de celle du derviche mystique, qui se tue en chantant jusque l’ivresse. Le soldat moderne qui abandonne consciemment famille et biens et carrière et ambitions parce que la patrie fait appel à son concours est bien supérieur au barbare, qui, poussé par des instinct ataviques, s’élance au milieu des hurlements contre la tribu rivale. Le soldat a jugé: famille, biens, carrière, ambitions, pèsent moins dans la balance que l’obligation imposée par la devoir envers la patrie. C’est un calcul; mais combien ce calcul exalte la valeur de l’acte accompli! Les lettres enfantines des poilus morts à l’ennemi sans savoir clairement pourquoi, sont belles; elles témoignent de la persistance d’une race forte qui veut défendre sa terre jusqu’au bout. Mais il y a aussi d’autres lettres; les lettres des frères Garrone, qui ont couru à l’armée les premiers, avant d’être mobilisés, qui n’étaient poussés par aucun sentiment de haine et de rancune envers l’ennemi, qui raisonnaient froidement sûr la possibilité de faire triompher l’idéal d’une civilisation supérieure par la sacrifice de leur vie. Ces lettres nous transportent sûr un plan moral aussi élevé qu’il est possible. Eh bien! ces jeunes intellectuels italiens, en comparant d’une part les biens terrestres et l’avenir familial auquel ils renonçaient avec l’idéal national et international qu’ils poursuivaient par le sacrifice de leur vie et de celle de tous les combattants, raisonnaient à un point de vue économique. Qui oserait soutenir que la conscience du cout souffert n’exalte la valeur du sacrifice accompli?

 

 

25. – Au surplus, l’économique n’aime pas beaucoup à descendre dans l’intimité de la conscience individuelle. L’économique se tient sur son territoire préféré, celui que le moraliste et le juriste lui abandonnent sans trop de mauvaise grâce: elle se tient sûr le marché; elle tâche de fixer les lois des prix, c’est-à-dire des phénomènes collectifs, qui supposent le contact d’au moins deux personnes.

 

 

Nonobstant les sourires compatissants des philosophes et des psychologues professionnels, les économistes ont continué, depuis Gossen, à faire de la psychologie; mais c’est une psychologie qui tâche d’expliquer les faits extérieurs du marché que l’on connait objectivement par l’observation, les statistique, etc. La prémisse est toujours celle de la limitation des biens et de la nécessité de choisir entre eux. En procédant à rebours, des choix connus à leurs raisons psychologiques, les économistes, surtout les Autrichiens classiques et modernes (mais on ne doit pas oublier les autres, parmi lesquels Tarde occupe une si digne place), sont arrivés a formuler des lois que les psychologues auraient tort de négliger. Mais c’est toujours une psychologie des rapports et des préférences entre bien et bien, entre mobile et mobile, entre but et but. C’est en cela que – pour l’explication des faits que, s’ils touchent les intérêts matériels, on peut, dans une acception purement technique, appeler économiques – notre science se tient sur le marché et tâche de formuler les lois des variations des prix, de tous les prix. Pour les faits économiques, le marché est le lieu de rendez-vous des hommes, le lieu ou, par l’observation des prix, on peut découvrir les lois des préférences et des choix que les hommes font entre les biens limités qui sont à leur disposition. Si les préférences des hommes se font jour à travers les prix, on est dans le domaine particulier ou l’économique a obtenu ses plus grands succès; mais on ne peut, de ce succès, tirer la conséquence que le point de vue économique, c’est-à-dire, répétons-le, l’étude des lois des actions humaines en tant que l’action est déterminée par l’impossibilité de “tout” obtenir, sans limitation et sans obstacles, soit restreinte aux faits économiques. Il y a des faits collectifs qui ne donnent pas lieu à la formation de prix, ou pour lesquels les prix, ou pour lesquels les prix se font jour en partie seulement; ou bien encore la signification du prix est douteuse. C’est là le territoire fécond qui donne naissance aux utopistes et aux prophètes, aux démagogues et aux hommes d’Etat, aux aigrefins sociaux et aux réformateurs. C’est là qu’il faut choisir, et là surtout; c’est là, dans ces immenses territoires vagues, dans ces no man’s lands qu’on appelle finances publiques, politique sociale, socialisme, que les utopistes, les démagogues et les aigrefins proclament que l’économique n’a pas droit de cité; que la morale, le droit, la politique, le bien collectif, priment les sordides lois économiques, lois partielles, lois fausses à cause de l’insuffisance de leur prémisse originale, hédoniste. Mais c’est justement là que les prophètes, que les hommes d’Etat qui veulent le triomphe des idées grandes, généreuses et bienfaisantes, que les réformateurs qui savent que le progrès des sociétés humaines n’est pas durable s’il n’est pas conforme aux données fondamentales de la nature humaine, apprécient mieux le concours du raisonnement économique. C’est dans ces territoires obscurs, ou les hommes ne sont plus guidés par les prix du marché, que la nécessité de l’économique, de sa collaboration à titre égal et universel, éclate avec le plus de force.

 

 

26. – L’homme d’Etat qui veut diriger son pays vers un but qu’il croit grand et noble peut suivre deux méthodes différentes. Selon la première méthode, il décrit surtout les avantages qui découleront de l’entreprise projetée ou de la réforme proposée. Si, comme presque toujours pou les buts collectifs, ces avantages sont surtout moraux, nationaux, futurs, il met en relief la supériorité des fins idéales sûr celles qui ont un caractère purement matériel; s’il y a aussi, par hasard, quelques avantages économiques à recueillir, ceux-ci sont magnifiés, tandis que le prix de revient est passé sous silence ou déclaré supportable pour un peuple décidé à obtenir de grands résultats spirituels et matériels.

 

 

Je ne saurais aucunement blâmer cette méthode. Les hommes d’Etat doivent pétrir le matériel humain qu’ils ont sous les mains. Ils ne peuvent pas transformer en peu de jours la nature humaine. Le proverbe Vulgus vult decipi, ergo decipiatur n’est pas le privilège exclusif des démagogues. L’homme d’Etat vraiment grand peut se trouvère dans la cruelle nécessité de décevoir son peuple pour lui faire du bien. Il faut des illusions aux hommes pour accomplir de grandes choses. Il n’y eut pas, peut-être, d’illusion plus répandue parmi les hommes doués d’esprit d’aventure que celle de conquérir la richesse en se ruant en 1848 vers l’Australie ou la Californie, ou, âpres 1890, vers le Transvaal. La plupart des chercheurs d’or y trouvèrent la faim, la soif et la mort; une infime minorité, la richesse. L’extraction de l’or est la moins rémunératrice entre toutes les industries minérales; et même dans le cas du Transvaal, qui, dans l’histoire économique, est un cas unique de grande industrie aurifère à type capitaliste de longue durée, le rendement net de 1887 à 1932 n’excéda guère 10,5 p. 100, et ce 10,5 p. 100 a pu être calculé seulement parce qu’on n’a pas fait entrer en ligne de compte les capitaux investis dans l’achat des mines des chercheurs qui les ont découvertes et qui, de 1887 à 1932, ont risqué temps, travail et capitaux pour mettre les entreprises aurifères en état d’être exploitées par les compagnies qui les ont ensuite achetées.[3]

 

 

Puisqu’on ne peut pas prétendre que ceux qui ont couru les gros risques et ont le plus gros risques et ont le plus grand mérite dans l’exploitation minière se contentent d’un traitement aussi cavalier que d’être mis à la porte sans remerciements, il est certain que, même dans ce cas unique, dont le succès a été grandement supérieur à celui obtenu dans tous les autres cas connus dans l’histoire, le résultat n’aurait pas suffi, s’il avait pu être connu d’avance par les premiers aventurées, à les conduire au pays de l’or. Si le résultat économique a été modeste, voire mesquin, les résultats politiques et sociaux ont été grands. L’illusion de l’or a peuplé l’Australie, la Californie et l’Afrique du Sud, a créé de grands Etats, voire même des Empires, là ou il n’y avait que des sauvages, des convicts ou, tout au plus, des agriculteurs parsemés. L’homme d’Etat doit savoir jouer sûr toutes les cordes de l’art politique; et quand le but qu’il veut atteindre est vraiment grand, personne ne saurait lui adresser des reproches.

 

 

27. – L’homme d’Etat qui saura se passer de tout recours à l’illusion, qui saura persuader l’opinion publique sûr la base de la vérité pure, en faisant état de toutes les données favorables et adverses du problème, doit toutefois être placé plus haut dans la hiérarchie des hommes qui guident les peuples. Un but, quelque grand et noble qu’il soit, ne suffit pas en soi- même. Sa valeur est relative à la valeur des hommes qui l’atteignent. Entre une collectivité d’hommes poussés par des illusion, qui ont enduré des privations parce qu’on faisait briller à leurs yeux la conquête du paradis des houris et une collectivité d’hommes qui sont passés à travers la même expérience en sachant parfaitement que, le but atteint, d’autres sacrifices les attendaient, eux et leurs fils, et que seulement âpres deux ou trois générations il serait possible de jouir des fruits des sacrifices présents; bien plus, en sachant que les avantages futurs ne seraient point à eux ni à leurs fils, mais aux descendants des peuple conquis; entre ces deux types de collectivités il n’y a pas de doute: c’est la seconde qui bâtira pour l’éternité, c’est la seconde qui sera capable de faire sortir de la terre un nouveau type de civilisation.

 

 

28. – La valeur morale, la valeur politique de l’action humaine, est donné plus haute si elle est raisonnée que si elle est irréfléchie. L’homme stoïque, qui se sacrifie en connaissant toute la valeur des biens auxquels il renonce, est placé plus haut dans l’échelle de la perfection humaine que le mystique qui a le cœur et l’intellect simples.

 

 

29. – Il n’y a pas un seul économiste ayant médité sûr le fond de son problème qui ne considère pas comme immorale, ou (pour s’exprimer plus exactement dans une science qui n’édicte pas de préceptes) comme absurde, la proposition: tu dois agir comme si l’unique mobile de tes actions était l’intérêt personnel; cela n’a aucune signification; et on ne peut pas perdre son temps avec de tels jouets pseudo-logiques. Tous les économistes s’accordent, je crois, à dire: ton action sera d’autant meilleure, à tous les points de vue, moral, juridique, politique, si, avant d’agir, tu réfléchis sûr les possibilités auxquelles tu renonces en suivant telle ou telle voie. Il y a des cas dans lesquels il semble que l’homme vraiment moral ne réfléchisse même pas. Le martyr chrétien, sommé de sacrifier aux faux dieux ou à l’image de l’empereur, ira droit dans le cirque ou l’attend une mort horrible. C’est que, dans les grands cas de conscience, la notion du devoir absolu est tellement enracinée dans l’âme de l’homme qu’aucun doute n’est possible. Le raisonnement, le calcul, a passé comme un éclair devant son esprit; le martyr ne serait pas un homme conscient s’il n’était capable de raisonner et de comparer les voies qui s’ouvrent devant lui. Justement parce qu’il a raisonné, qu’il a comparé, qu’il a rejeté avec mépris la voie des honneurs, des richesses, des affections familiales, des mille et mille liens qui l’attachaient à la terre, il est martyr d’une idée, il devient digne d’être élu parmi les saints. S’il s’était jeté aveuglément dans la fournaise, son action serait admirable de dévouement; mais il ne serait pas un martyr.

 

 

30. – Qui oserait désormais soutenir la thèse inique, fondée sûr une grossière équivoque relativement à la substance même de notre science, que l’économique est une science de second ordre, une servante bonne pour les basses besognes de la maison? Elle est certainement une servante, puisqu’elle sert la vérité. Dans le temple de la vérité, elle a droit de cité sur le même plan et avec la même dignité universelle que le droit, que la morale, que la politique. Elle dit aux hommes: choisissez âpres mure délibération entre les différentes voies qui s’ouvrent à vous; choisissez âpres avoir pesé dans le tréfonds de votre conscience morale le pour et le contre de chaque action possible; choisissez âpres avoir comparé buts et moyens et adapté les buts aux moyens certainement limités dont vous disposez. Non! cette science ne mérite pas d’être qualifiée d’immorale ou d’amorale. Hélas! peut-être son péché capital est-il qu’elle requiert une société d’hommes plus parfaits, d’une moralité et d’une socialité plus élevée que toutes celles que nous connaissons. Combien de marchandises de contrebande sont colportées sous la bannière de la morale, du bonheur collectif, de la renonciation des intérêts individuels sur l’autel de la nation! C’est la tâche peu enviable des économistes de mettre à nu les sophismes qui se cachent sous les argumentations captieuses des soi-disant champions de l’intérêt collectif. Les théoriciens de la morale pure sont trop haut placés pour avertir ou même supposer les tours de passe-passe par lesquels des financiers véreux, des industriels en quête de privilèges, des ouvriers préoccupés de barrer l’entrée de leur métier aux parias du travail, justifient leurs propositions contraires à l’intérêt général. Il est rare que les éthiciens et les juristes prennent ouvertement et efficacement la défense des gens qui souffrent en silence parce qu’ils ne sont pas organisés, parce qu’ils n’ont pas encore eu de succès, parce qu’ils ne sont pas encore nés. Cette lourde tâche retombe presque toujours sûr les épaules des économistes, qui, dit-on, ne savent même pas et n’osent définir ce qu’est l’intérêt général. Ils en sont pourtant les seuls et les vrais défenseurs; ils ont toujours démasqué dans la mesure de leurs connaissances les sophismes, vulgaires ou raffinés, avec lesquels les intéressés s’enrichissent au détriment de la masse de la population.

 

 

31. – Dans tous les pays, la résistance au mal, à l’iniquité, à l’intolérance, a trouvé le dernier rempart dans une fraction (quelquefois la majeure et quelquefois la plus petite partie) da barreau, de l’Eglise et de la philosophie. C’est cette fraction qui a sauvé l’honneur de la nation contre les juristes de l’empereur Barberousse, contre les prêtres assermentés de la Révolution française, contre les philosophes qui justifiaient l’inquisition espagnole. Qu’il me soit permis d’ajouter que, dans cette héroïque compagnie, les économistes n’ont jamais manqué de participer au dur combat pour le triomphe de la vérité, et peut-être le nombre de ceux qui, parmi eux, ont souffert et ont renoncé aux biens de la terre, aux avancements et à la gloire n’est pas relativement moindre que celui des juristes, des prêtres et des philosophes. Qu’il me soit permis de dire aussi que la tâche des économistes, dans ce dur combat pour la vérité, est très ingrate. Les juristes peuvent faire appel au sentiment du juste, les prêtres au commandement de Dieu, les philosophes à l’impératif de la conscience morale. Les économistes, eux, ne peuvent faire appel qu’à la logique, qui est une arme bien fragile dans un monde d’hommes menés presque exclusivement par les sentiments. C’est pourquoi je disais que la science économique suppose une société plus parfaite que les sociétés passées et présentes. En supposant une société de logiciens, elle la prépare; et ainsi prépare en même temps une société éthiquement plus parfaite.

 

 



[1] Voir la Revue de septembre-octobre 1935, p. 1457.

[2] Voir l’introduction de Lionel Robbins à la nouvelle édition du Common Sense of Political Economy, par Philip H. Wicksteed, Londres, Routledge, 1933. Voir aussi, de Robbins, le volume An Essay on the nature and significance of Economic Science, Londres. Macmillan, 1932, qui est la meilleure exposition de l’état actuel de la méthodologique économique. Mais il faudrait citer toute la littérature économique marquante parue depuis 1870 pour illuminer la transformation profonde qui, peu à peu, s’est opérée dans les idées maitresses de la science.

[3] Voir l’article du professeur S.H.Frankel, de l’Université du Witwatersland, Return to Capital invested in the Witwatersland Gold Mining Industry, 1887-1932, ans The Economic Journal, mars 1938. Si on met en ligne de compte le vendor’s capital, le taux moyen de rendement net de 1887 à 1932 diminue à 3,8 ou 4,9 p. 100, selon les hypothèses du calcul.

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